(Télé)-consultations et (dé)confinement

Le 11 mai, nous serons déconfinés.
En partie. Pas tous, pas complètement, pas comme beaucoup le souhaitent.
Pas au même moment, et pas avec une liberté de mouvements ainsi que nous l’entendons généralement.
Difficilement compréhensibles pour certains, insupportables pour d’autres, évidentes pour d’autres encore, nous devons tous admettre, accepter qu’il en soit ainsi. Car ces mesures sanitaires sont censées permettre de nous protéger d’un virus et d’éradiquer, à terme, une pandémie.
Mais l’incompréhension, la colère ou la peur de nombreuses personnes n’est pas sans conséquences physiques, psychologiques, familiales, affectives, sociales et économiques qui accompagnent ces mesures et décisions.

Parallèlement, des prises de conscience se font jour.
La crise sanitaire et le confinement ont fait naître des tensions interpersonnelles et interpersonnelles souvent minimisées ou ignorées. La cohabitation, le temps différent, le temps pour soi, l’envie d’autre chose, ou encore réaliser une souffrance particulière ont confronté de nombreuses personnes à des situations ressenties comme urgentes, leur faisant souhaiter entreprendre un travail thérapeutique. 



Les demandes de soutien, de suivi, d’écoutes sont de plus en plus nombreuses – je ne suis pas la seule à le constater, loin de là, et il semble évident que leur nombre va continuer à augmenter. Il n’est pas toujours possible d’y répondre, surtout dans l’urgence, ce qui laisse parfois un sentiment amer à celles et ceux qui sont entre le questionnement, le doute et la souffrance.
Nous, psys, thérapeutes, ne refusons pas un rendez-vous facilement car nous savons qu’aucune demande n’est anodine. Nous ne pouvons pas en prendre plus que nous ne le prévoyons, afin de pouvoir être pleinement « présent.e » à chaque rendez-vous, afin de pouvoir entendre, répondre, interroger au mieux. Afin, non pas d’aider, mais que celui ou celle qui s’adresse à nous puisse réellement s’aider, travailler, s’entendre, se libérer ou s’affirmer.

Depuis le début du confinement, et comme la plupart d’entre nous, je travaille en Skype, parfois par téléphone. C’est un rapport différent, dans le cadre thérapeutique, qui n’est pas facile à aborder pour beaucoup de personnes en demande de soutien et/ou d’écoute. La distance physique leur est difficile. Elles n’ont plus ce temps de trajet à faire entre chez elles (ou leur lieu de travail) et notre cabinet – un temps pendant lequel, nécessairement, leurs pensées sont occupées par ce rendez-vous. Elles n’ont plus cet espace psychique personnel où elles se questionnent : quoi dire ? Faut-il le dire ? Est-ce vraiment important ? Elles n’ont plus ce lieu où déposer leurs histoires, leurs craintes, leurs interrogations, leurs compréhensions. Elles n’ont plus cet espace-temps particulier, qui leur appartient, où elles peuvent se consacrer à elles, pleinement. Où elles peuvent être pleinement elles.


Le premier point important est que le lien, grâce aux téléconsultations, n’est pas rompu. Et créer ou maintenir le lien thérapeutique est important, et même essentiel.
Le deuxième point est que l’investissement, l’écoute du thérapeute demeurent les mêmes ; il / elle peut même se sentir différemment sollicité.e – d’ailleurs, celles et ceux qui n’étaient pas habitués de cette pratique avant le confinement constatent une plus grande fatigue, l’énergie intellectuelle dépensée et la concentration étant différentes et nécessairement plus importantes. Nous avons moins, voire plus du tout, la possibilité de découvrir le langage corporel, par exemple, qui peut souvent être un indicateur, qui peut apporter des réponses, qui vient contredire ou appuyer ce qui nous est apporté.

Il faut également se mettre en « condition » pour que cette télé-consultation soit profitable. Si le thérapeute peut définir son cadre, il est nécessaire, en consultant, de faire de même. Car c’est un vrai travail tout autant qu’un temps pour soi.
Aussi, voici quelques conseils que je donne pour toutes celles et ceux qui souhaiteraient prendre un rendez-vous en skype :

  • ménagez un temps de pause juste avant et juste après le rendez-vous, comme si vous aviez un trajet à faire pour aller à votre rendez-vous. Un temps pendant lequel votre activité intellectuelle sera moins stimulée. Vous lisez dans le transports en commun ? Lisez quelques pages, un article… Reproduisez ce que vous feriez. Vous écoutez de la musique ? Faites de même. Bien sûr, si le temps de trajet est de trente minutes, voire bien plus, ne vous forcez pas à lire aussi longtemps. Mais pensez à cette coupure avec votre rythme habituel, « n’enchaînez » pas les rendez-vous, ne coincez pas la consultation entre une heure de télétravail et une réunion en visio, ou le bain d’un de vos enfants… Accordez-vous une pause. Et consacrez-vous, déjà, à vous, à la consultation. Comme il est souvent évoqué du temps « ici et maintenant », soyez le plus possible dans un « ici et maintenant », un temps spécial, qui vous est réservé et vous appartient, une parenthèse dans le temps « normal ».
    N’oubliez pas que ce que nous sommes après une consultation est déjà différent de ce que nous étions juste avant. Pour pouvoir le ressentir, le vivre, il est nécessaire de s’autoriser cette pause avant de reprendre un rythme habituel.
  • ménagez également un espace, si possible bien sûr calme et isolé, le temps de la consultation. Un espace qui n’y sera pas forcément dédié mais que vous allez identifié comme étant celui de ce temps de rendez-vous particulier. S’il le faut, pour l’identifier, prenez avec vous un objet spécifique, qui sera le « témoin » de cette consultation, qui permettra d’identifier l’espace comme celui de la consultation, celui où vous allez déposer vos difficultés et vos compréhensions, le temps de la consultation. Nous pouvons vous conseiller d’adapter la lumière, de diffuser un parfum… de passer par le sensoriel pour vous inviter à vous « ressentir » dans ce temps particulier. Comme il existe le lieu du cabinet thérapeutique, il doit exister ce lieu psychique qui n’appartient qu’à vos consultations et permettent de mieux les appréhender et les vivre.
  • ménagez-vous ; évitez ce qui peut être une distraction. Je sais qu’en cette période de confinement, une des problématiques peut-être les enfants, surtout les plus petits. Les voilà bien curieux de ce que maman ou papa peut aller raconter. N’hésitez pas à le dire ; il est préférable de prévoir un horaire où vous serez libre de parler que d’être interrompu.e, d’en être gêné.e ou, pire, de culpabiliser tant vis-à-vis de votre enfant que vis-à-vis de votre thérapeute.
    Pour ma part, je n’ai jamais vu autant de chats. Devant et derrière l’écran, se promenant tranquillement, inspectant le clavier… Je sais bien qu’éloigner un chat n’est pas une mince affaire (j’en ai deux et lorsqu’ils ont décidé quelque chose, ou encore mieux, décidé qu’ils allaient décider sans encore avoir décidé, il n’est pas aisé de les distraire ou de le faire changer d’avis) mais la consultation est VOTRE moment, pas le sien.

Ce ne sont que quelques tous petits conseils. Mais ils ont leur importance, qui permet que, même en Skype, vous puissiez avoir ce temps de parole, de réflexion, de remise en cause et en question, de soulagement personnel. Qui vont permettre que cette consultation puisse avoir lieu, au mieux, pour vous.

Pour ma part, recevant régulièrement des demandes de divers endroits de province ou de l’étranger, j’ai depuis longtemps pris l’habitude de ces télé-consultations. Et lorsque le cadre est défini correctement, compris et accepté, je pense qu’il vaut mieux une télé-consultation que rester avec ses souffrances et ses incompréhensions.
J’ai d’ailleurs pris la décision qu’au-delà du 11 mai, compte-tenu de la « zone rouge » parisienne dans laquelle je suis et pense rester encore quelques temps, je continuerai ces télé-consultations. Les consultations classiques ne reprendront pas pour le moment, et sans doute pas avant l’été.

Vous souhaitant à toutes et tous bon courage pour les semaines à venir, et de prendre soin de vous – ce qui veut dire aussi : ne pas vous oublier,

Anne-Laure Buffet

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