Confinement et séparation(s)

J’ai hésité à écrire dessus, à en parler. Ce livre, Les séparations qui nous font grandir, est paru le 12 mars chez Eyrolles. Quatre jour avant le confinement.
Je trouvais déplacé de faire un post dessus, d’écrire : « nous voilà confinés, loin de nos habitudes, de nos amis, de notre famille, de notre travail, des lieux que nous connaissons et aimons, ça tombe bien, regardez mon dernier-né, il ne pouvait pas mieux arriver. Dites merci. »

Et le 16 mars, nous voici confinés chez nous.
Certains loin de leurs parents ou de leurs enfants, parfois de leur amoureux, amoureuse. D’autres devant rapidement trouver comment rejoindre leurs proches, comment quitter le lieu qu’ils occupaient depuis quelques jours. D’autres encore, coupés de leurs repères, de leurs routines, de la certitude que le métro sera bondé, mais finalement prendre ce métro bondé, c’est aussi aller travailler, avoir son salaire avoir une semi-garantie de tenir jusqu’à la fin du mois.
D’autres, confrontés à devenir plus-que-multiples. Parent, conjoint.e, salarié.e télé-travailleur, enseignant, cuisinier.e et pourquoi pas pâtissier.e, sportif et prof de sport, artiste et créateur, inventeur d’idées et de passe-temps. « Jamais je n’y arriverai… »
D’autres, toujours, dont la vie n’est plus rythmée par l’apéro de fin de semaine, par un resto semi-improvisé, par le ciné du week-end, par la salle de sport, par la promenade, par la visite à untel ou unetelle.
Je pense aussi à celles et ceux confrontés à des situations douloureuses, compliquées, sans prise en charge ou si réduite que tout semble soudain instable voire impossible. Parce que handicap, solitude, ALD (affection longue durée), violence quotidienne à supporter et subir…
Je pense à celles et ceux qui ont réorganisé leur temps, leur travail, pour être là, pour tous ceux qui sont confinés, tous ceux dont il faut s’occuper, ceux qu’il faut soigner.

Tous, dans l’obligation de nous organiser ou réorganiser, de prévoir sans trop prévoir, de penser autrement chaque jour, demain, la semaine prochaine, pensée peut-être à nouveau interrompue si nous étions déconfinés. De regarder notre histoire individuelle et collective autrement. Celle passée et celle à venir. De l’imaginer en étant réalistes, de refuser d’être trop réaliste pour ne pas s’effrayer, de refuser de ne pas l’être assez au risque d’être inconscient.e. De nous (re)découvrir seul.e et en famille.
Non. Deux semaines de plus. Quatre semaines de plus. Des changements qui s’installent, des compréhensions qui s’opèrent, des angoisses qui naissent et doivent être admises et canalisées pour être vécues, parfois partagées avec un.e proche, au téléphone ou en vidéo.
Tous, que nous ayons subi, accepté, admis, ou même apprécié ce confinement, nous en sommes-là. A devoir nous séparer d’une part de nous, d’un proche qui ne l’était pas tant que ça, d’un désir qui semble ne plus avoir raison d’être, d’une projection qui perd en sens, ou dont le sens se transforme.

Tous, nous nous sommes retrouvés avant tout confrontés à nous-mêmes. A devoir nous poser des questions. « Pourquoi ai-je peur ? De quoi ai-je peur ? Est-ce que je peux y faire face, comment ? A qui en parler ? Ai-je le droit d’en parler ? Qui peut me comprendre ? Ai-je le droit de changer quelque chose, en moi, autour de moi ? Est-ce que ce nouveau désir est réel ou évitement d’un confinement qui me pèse ? Que vais-je faire demain ? Que vais-je faire après ? »
Bien sûr, nous ne nous questionnons pas à longueur de journée, et chaque question ne se présente pas clairement – on n’est pas au spectacle, personne avec un panneau lumineux pour nous dire debout ! assis ! souriez ! applaudissez !

Tous, en le ressentant ou non, nous sommes en train de changer. Nécessairement. Un changement dont nous ne décidons pas du moment, et impossible de le remettre à plus tard, sur une durée dont bien malin est celui qui en connaît la fin.
Tous, nous sommes dans une phase de transition, de séparation.
Le confinement doit durer encore (au moins) 3 semaines. Puis il faudra se déconfiner, en acceptant un tempo que nous ignorons pour l’instant, des habitudes déjà pénibles pour certains. Sans savoir à quel moment nous retrouverons qui, où quoi, comment. Et parfois même « pourquoi » nous le retrouverons.
Beaucoup espèrent que le monde sera « différent », plus humain, plus mature, plus solidaire. Beaucoup pensent déjà que c’est une illusion. Et certains n’y pensent pas, attendent, car « on verra bien, on ne peut prévoir ».

Il nous reste (au moins) 3 semaines de confinement.
Prenons, dans la mesure du possible, ce temps comme… une possibilité. Pour penser à nous, à chacun de nous, et pour s’autoriser à y penser individuellement. Pour nous autoriser ce que nous refoulons ou redoutons, une forme d’égoïsme, si contraire à l’urgence à communiquer dans laquelle le monde tournait en dérision depuis des années.
Pour craindre de nous poser certaines questions individuellement et pour ne pas craindre d’y trouver une réponse, quelle qu’elle soit.

Aussi, j’ai pensé qu’après 5 semaines de confinement, je pouvais vous partager ce livre : Ces séparations qui nous font grandir (Eyrolles).

Et vous copier un petit extrait du livre :
« Le renoncement et l’acceptation semblent toujours violents lorsqu’ils s’imposent à nous sans que nous ne le décidions. Voulus, ils permettent d’aller de l’avant en ressentant parfois une impatience sans nous faire oublier le passé. Ainsi, par nostalgie, nous conservons une image ou un son de ce que nous avons vécu. Le détachement porte également cette part de sentiments contradictoires. Car il nécessite de laisser une part de soi.
Notre compréhension de ce détachement souvent nécessaire conditionne nos émotions et nos ressentis. Ce qui sera pénible ou triste ne sera pas effacé mais moins intrusif et donc moins contraignant. Bouddha nous invite avec bienveillance à un détachement positif : « Pour te libérer de la souffrance, libère-toi de tes attachements. » Quant à Apollinaire qui fait allusion à sa rupture avec Marie Laurencin dans Le Pont Mirabeau, il évoque la fuite du temps semblable à l’eau qui s’en va. Si l’amoureux s’est effacé, le poète reste. La dernière strophe marque la rupture consommée, le souvenir de l’amour et de ce qui est irrémédiablement perdu . Son détachement amoureux laisse le mouvement naturel de la vie prendre la place de la douleur et du manque. L’idée et la compréhension de la perte sont bien réelles mais ne sont plus des freins ou des empêchements. Vivre autre chose devient non seulement possible mais réalisable.
Le détachement amène à ne plus se sentir embarrassés ou contraints. Le manque de quelqu’un ou de quelque chose, l’importance que prend ce manque dans notre vie comme celle que nous lui donnons, évitant ainsi de nous confronter à notre peur du vide, nous retiennent attachés. En nous détachant, nous revenons vers nous. Nous prenons conscience de notre individualité et de nos potentiels. Il n’est pas question d’être indifférents ou de vouloir ignorer ce que nous avons vécu. C’est se tromper ou se mentir que de dire : « C’est passé, aujourd’hui je m’en moque. » Nous vouloir indifférents à notre passé, notre histoire, revient à se montrer indifférents à notre construction propre et à ce qui nourrit notre identité. En revanche, nous pouvons, en nous détachant, dire : « C’est passé, j’en ai souffert, aujourd’hui je ne souffre plus. »
Si Apollinaire écrit sur le sentiment amoureux révolu, Bouddha quant à lui nous fait réfléchir à tous nos attachements (familiaux, sociaux, professionnels). Les bouddhistes pratiquent un exercice de détachement à valeur thérapeutique permettant de séparer les objets d’attention de soi . Nous passons ainsi du « j’ai mal » à « mon corps, mon cœur a mal ». Les événements nous deviennent extérieurs et nous pouvons souvent leur apporter un remède, un apaisement. D’autres modes de pensée et d’autres émotions jusque-là impossibles apparaissent puisque nous ne sommes plus concentrés sur nous mais sur l’objet de notre attention. En cherchant ce qui est bon pour nous tout en nous en distanciant, nous finissons par nous préoccuper plus intelligemment de nous-mêmes. C’est un effort soulagé par le repos qu’il apporte et, à terme, par la possibilité de goûter à la joie. Le détachement réside sur ce point : savoir que l’on ne peut pas tout. Le petit enfant se croit surpuissant. Grandir, devenir adulte permet de comprendre et d’accepter nos limites et, au-delà, ce que nous pouvons faire et ce dont nous pouvons nous réjouir. »

Bon courage à tous. Prenez soin de vous. Protégez-vous, protégez vos proches.
Le déconfinement commence le 11 mai. Plus nous serons vigilants, mieux nous éviterons une deuxième vague d’épidémie.

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