Le consentement

“J’aimerais avoir un public de jeunes lecteurs. Qu’ils le lisent comme une mise en garde”
Vanessa Springora

L’article 222-22-1, alinéa 3, du Code pénal dispose que « lorsque les faits sont commis sur la personne d’un mineur de quinze ans, la contrainte morale ou la surprise sont caractérisées par l’abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes  ».
Ainsi, « il faudra démontrer, d’une part, [l’absence] de discernement [sexuel du mineur de 15 ans] ; d’autre part, sa vulnérabilité ; et, enfin, l’abus de cette vulnérabilité »

V.S. a 13 ans lorsqu’elle fait la connaissance de G.M.
A 14 ans, une relation « amoureuse » démarre entre l’homme de 50 ans et la mineure. Amoureuse car c’est ainsi que l’homme la présente.
A 15 ans, elle le quitte.
A 47 ans elle continue de se reconstruire.

A 5 ans V.S. est victime de la violence conjugale entre ses parents. Elle entend « pute », elle entend « salope ». A 6 ans, elle vit seule avec sa mère, voit les amours « transitoires » de celle-ci, « joue » à tenir le sexe de ses copains de classe quand ils font pipi. Mais rien d’inquiétant, c’est « normal » à cet âge.
Elle ne voit presque plus son père. L’attend des heures dans un restaurant où il lui donne rendez-vous pour dîner mais ne vient jamais, ou encore, où il fait claquer l’élastique de la culotte d’une danseuse du ventre pour y glisser des billets. Ou, encore, elle dort une nuit chez lui et trouve dans un placard une poupée gonflable sans savoir ce que c’est. Ou, toujours, son père s’exclame devant Barbie et Ken « Alors, ça baise ? ».

V.S. n’a pas qu’un père absent. Elle a un père violent, maltraitant. L’image de la femme est tuée, le respect de celle-ci inexistant. La protection due à un enfant tout aussi inexistante. Ne parlons même pas d’amour, comment pourrait-on parler d’amour dans de telles circonstances ? La mère de V.S. s’est libérée d’un homme maltraitant et vit « l’interdit d’interdire » de mai 68 pleinement.

V.S. est déjà « paumée » à 13 ans.

Lorsqu’un homme plus âgé que son père, raffiné, élégant, convoité par la « bonne » société intellectuelle parisienne et surtout séducteur, magnétique, s’intéresse à elle, comment ne pas y voir tant le prince que le sauveur des contes de fées qu’elle lisait petite fille ? Comment deviner l’ogre sous la belle apparence ? Comment être libre de dire oui ou non ? V.S. est à la fois « pétrifiée » et charmée, envoutée par l’homme.
Il lui faut découvrir qui il est. Mais en le découvrant, en lisant ses mots, sa réalité, elle s’effondre. Physiquement. Psychiquement. Emotionnellement.
Elle se met en danger.
Elle veut disparaître. Anorexie. Episode psychotique, on appelle cela la dépersonnalisation. Hospitalisation. Et présence constante de l’homme qui lui écrit, la relance, la harcèle. Comme il le fit presque deux ans plus tôt. Comme il continue de le faire.

Nul besoin de préciser de qui il s’agit ni que le livre est Le consentement, de Vanessa Springora (Grasset). Pour ne pas avoir lu ou entendu quoi que ce soit dessus, il faut vivre ailleurs qu’en France sans doute. Mais l’on ne parle finalement plus que de l’homme, cet écrivain sulfureux qui aujourd’hui est condamné – principalement sur les réseaux sociaux – et contre lequel une enquête est ouverte.
On parle des « moeurs » de l’époque plus « libérales ». Certains, pour défendre l’auteur germanopratin, vont se réfugier derrière la Rome antique où il aurait pu être de bon ton de sodominer de jeunes garçons. Vont crier au scandale, laissons ce vieillard malade mourir dignement, même s’ils retiré leur dignité et bien plus à tant de jeunes filles, à tant d’enfants. Vont s’insurger, comment peut-il être libre et encore publié alors que tout le monde savait ?
Et d’un auteur qui tombait dans l’oubli, on ne parle plus que de lui.
Quant à l’autrice, la voici affublée de cupidité. De profiter de sa place au sein de Julliard, de ses fonctions et de ses relations pour avoir organisé une vengeance mesquine et cupide, cherchant à faire un « coup » littéraire tout en mettant à terre un pauvre homme – quasi – innocent. Par ailleurs, son récit est parfaitement écrit, juste, ciselé, écrit au bistouri, sans concession même pour elle-même, sans compassion, même pour elle-même. Il dénonce bien plus que l’homme, il dénonce l’aveuglement de la mère, la violence du père, l’ignorance d’un système, l’aveuglement d’une cour d’intellectuels qui, au nom de la liberté, massacrent des enfants et de fait, des vies.

STOP

Ce que le scandale tend à dissimuler ou ignorer, c’est une dramatique réalité : la pédocriminalité. On parle d’un auteur de crimes, on semble oublier tout le reste.
Vanessa Springora parle de SA vie. Parle de SA souffrance. Parle de SON drame. Pour dénoncer ce que la violence sexuelle vécue par un.e mineur.e crée comme tsunami définitif. Pour continuer d’éveiller les consciences. Elle raconte SA descente aux enfers. SA sidération. L’emprise dont elle fut victime. La peur de la proie. La traque d’un prédateur. L’effondrement lorsque la victime devient lucide. La perte, de tout, à commencer par l’enfance, les rêves, le désir, l’envie, l’amour de soi, le respect de son corps.
« De plus, un adolescent vulnérable recherchera toujours l’amour avant sa satisfaction sexuelle. Et en échange des marques d’affection (ou de la somme d’argent qui manque à a sa famille) auxquelles il aspire, il acceptera de devenir un objet de plaisir, renonçant ainsi pour longtemps à être sujet, acteur, et maître de sa sexualité. »

Combien d’auteurs avant elle ont écrit sur leur vie ? Mais l’on ne s’insurge pas autant contre eux, après tout, comme elle l’écrit elle-même, les écrivains sont des « vampires » de vie, à commencer par la leur.
Combien de victimes sont invitées à écrire leur vie, à la reprendre pour reconstituer une chronologie, pour comprendre des faits, pour se réapproprier une histoire, pour redevenir sujet. Pour rendre une réalité réelle et, à défaut d’être acceptable, supportable ? Toutes.
Parce qu’elle travaille dans l’édition, elle doit se taire plutôt que d’user de ce qu’elle connaît le mieux pour dénoncer ? Parce qu’elle écrit – très bien – elle doit ravaler une fois de plus sa colère pour ne pas pointer du doigt l’horreur et l’auteur de cette horreur ? Parce qu’elle pourrait gagner de l’argent, (ne nous emballons pas, faire fortune avec un livre même très bien vendu reste à prouver), il aurait fallu qu’elle reste silencieuse, ainsi personne ne la soupçonnerait de s’enrichir sur le dos d’un vieux monstre ?

Et si elle était aujourd’hui sage-femme ou comptable, la jugerait-on de même ? Et si G.M. était un « notable de province », un instituteur, un boulanger ou un pompier, serait-il défendu de même par la bien-pensance de St Germain des Près ?

Vanessa Springora a eu le courage de dénoncer. Et il en faut. Il en faut car elle parle d’elle. De sa famille. Son fils un jour lira ces lignes – il en a déjà forcément mille fois entendu parler. Elle l’expose pour le protéger. Pour protéger les enfants, les adolescents, les proies et les victimes de la concupiscence lubrique, obscène et criminelle de prédateurs sexuels.
Il serait bon que ce livre ne soit pas vu comme l’origine de « l’affaire M. ». Mais comme un acte de libération, un acte de conscience humaine, individuelle et sociale.
En aucun cas, un adulte ne doit toucher un enfant. En aucun cas une relation sexuelle entre un adulte et un enfant n’est compréhensible, admissible, autorisée, légale.

Vous roulez à 135 km/h, c’est un délit. Personne ne dit le contraire.
Vous consommez du cannabis, c’est un délit.
Vous touchez un mineur, c’est un délit. Lorsqu’il y a pénétration – donc viol – c’est un crime. Point.
Et il est grand temps de respecter les victimes. De simplement les entendre. Les défendre. Et informer, dénoncer. Que l’agresseur soit connu ou non, célèbre ou non. Intellectuel ou non.
Rien n’excuse le crime.
Rien n’excuse ceux qui défendent leurs auteurs.

Anne-Laure Buffet




6 commentaires

Répondre à Francine Delaby Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s