To be (or not) a therapist

Régulièrement, on me pose cette question : Comment fais-tu ?
Comment je fais quoi ?
Comment fais-tu pour entendre et recevoir chaque jour autant de violences, autant de souffrances, autant d’injustices ?
Je fais.
Je fais car j’ai fait le choix de le faire.
Je le fais car j’aime ce que je fais. J’aime mon travail, même s’il confronte à une triste réalité : l’humain se déshumanise, la société ne protège pas, ou plus, ou mal, ou pas autant que nécessaire ; les moyens manquent, les formations font défaut, les interlocuteurs sont démunis, les réponses souvent inadaptées.
Certes. Cependant, si nous devions baisser les bras face à ces nombreuses difficultés, que dire à ces personnes qui cherchent une écoute, un espace personnel, un lieu de compréhension, un moyen pour « aller mieux » et pour le moins comprendre leur histoire, comprendre leurs propres fonctionnements, nommer leurs difficultés et leur souffrance ? Qui cherchent à restaurer leurs émotions, à les laisser être ou à les apaiser.
Qui, pour beaucoup, même sans réponse concrète, mettent en place un mode de fonctionnement, un mode de pensée et de vie qui leur permet de mieux affronter le quotidien et de réfléchir à un avenir.

Un thérapeute n’a pas réponse à tout – et souvent, il n’a pas de réponse concrète, lorsqu’il est confronté à la violence subie – et parfois commise – de (par) ses patients. S’il est là pour répondre, il n’a pas de baguette magique, de formule toute prête et encore moins de recette miracle. Il s’oppose, étant dans le cadre du soin et de la psychologie, aux lenteurs judiciaires et administratives, aux incompréhensions d’autres professionnels, incompréhensions allant jusqu’à remettre en cause la parole des victimes.
Le thérapeute évolue dans un cadre mouvant : quels seront ces autres intervenants ? Une procédure est-elle en cours ? Comment l’avocat envisage-t’il de plaider ? Que disent les enfants ? … Les questions sont multiples, et la violence conjugale et familiale montre alors ses nombreuses facettes. Il n’est pas seulement question d’angoisses, de pathologies, de souffrance intrapsychique… Il est question de cela, et de bien d’autres choses. Souvent urgentes. Or, face à l’urgence, la thérapie, la psychologie, le juridique… sont souvent désemparés, démunis et parfois sourds et aveugles.

Aussi, il faut savoir conserver son écoute et sa compassion, sans jamais désespérer. Pourtant, comment rester humain, comment gérer nos propres émotions de thérapeute, lorsque nous recevons des patients dont les enfants sont maltraités, battus, violés ou victimes d’inceste ? Comment faisons-nous pour ne pas le subir pleinement, confrontés directement à ce que le monde a de plus sombre, de plus obscur, de plus cruel et de plus inexplicable ?


Nous ne sommes pas seuls. Individuellement, nous avons nos « trucs » qui nous soulagent, qui nous permettent de nous recentrer, de conserver une écoute, d’être encore présent, de considérer chaque patient pleinement sans se laisser débordé par le rendez-vous précédent ou celui à venir. Gestion de l’emploi du temps, activités annexes, sport, art… Nous avons en principe notre lieu-ressource, notre espace qui nous permet de ne pas être débordés par nos propres émotions, et qui nous évite d’investir notre vie privée, qui doit elle aussi être protégée de notre vie professionnelle.
(Et personnellement, mon « truc », c’est la broderie. Je brode, je pointdecroixtise, je trie les couleurs, je répète un mouvement machinalement, je me recentre en observant ce mouvement. Je ne cherche pas le résultat, je cherche le bénéfice émotionnel.) (Non, je ne vous mettrai pas de photos de mes broderies, pas la peine de demander)
De plus, nous sommes en principe supervisés. Espace neutre et bienveillant mais aussi lieu de parole, de confrontation, de recadrage, nous pouvons à notre tour y déposer nos questionnements, nos doutes, nos impossibilités.

Un thérapeute n’est pas un magicien. Ce n’est pas non plus un robot.

Parfois, nous dormons mal.
Parfois, nous cauchemardons.
Parfois, nous pouvons être envahi, par la colère, la tristesse, l’incompréhension ou le doute.
Parfois nous nous réjouissons, pleinement. Ces joies, ce sont celles qui nous sont amenées et partagées. Lorsque le sourire revient, l’oeil s’éclaire, l’envie renaît, le désir prend corps. Lorsque nous ne sommes plus celui ou celle mis à la place du sauveur (place qui ne nous appartient pas), mais lorsque la personne elle-même, celle qui vient consulter, s’apporte sa juste réponse. Réponse qui n’aurait peut-être pas été la notre. Mais réponse qui lui convient, et lui permet d’avancer, de construire, de mettre en place un schéma différent.

C’est un beau métier que celui de thérapeute. C’est un beau métier que de permettre à une personne, en quelque sorte, de se mettre au monde, ou de s’admettre au monde. C’est un beau métier que celui qui, comme une fenêtre, laisse entrer de la lumière. Ce n’est pas nous qui ouvrons ou fermons les volets, qui tirons les rideaux ou remontons les stores.
Si nous pouvons compatir et parfois même souffrir avec ceux et celles qui consultent, nous nous réjouissons avec eux.
Et pour ces moments de joie, qui ne seraient pas s’il n’y avait pas eu de confiance, de temps, et d’échanges, je dis merci.