Lorsque l’enfant s’en va

Vous l’avez désiré. Attendu. Bercé, consolé, choyé, encouragé, félicité. Vous l’avez vu faire ses premiers pas, soigné ses premières chutes, pansé ses premières peines de coeurs, applaudi ses réussites. Vous avez construit un environnement sécurisant, fait d’affection, de tendresse, de partages, de cadres, de valeurs, d’amour.
Et un matin cet enfant devenu grand sans que vous vous en rendiez pleinement compte prend son envol et quitte le nid familial. Que ce soit pour faire ses études, pour voyager, pour s’installer seul ou mieux (pire ?) encore, avec un compagnon ou une compagne, il n’est plus là, au quotidien. Et en partant, il se donne le droit d’être pleinement autonome, il se donne le devoir de se responsabiliser. Il vous retire le devoir d’être continuellement présent, il vous donne le droit de (re)trouver du temps pour vous.

La majorité des parents s’en réjouissent. Non qu’ils pensent enfin ! Mais parce que la confiance est installée. La confiance en leur enfant, celle qu’ils lui ont transmis de pouvoir réussir, de pouvoir faire des choix, de pouvoir affronter des échecs et assumer des erreurs. La confiance en eux d’avoir su être là, d’avoir su proposer ce cadre sécurisant, bienveillant et aimant qui a permis à l’enfant de s’individualiser et de partir. Car, est-il sain qu’un enfant reste indéfiniment chez ses parents ? Assurément non ; et si ce n’est être malsain, c’est en tout cas le signe d’un déséquilibre et d’une fragilité. Et même lorsque l’enfant s’éloigne géographiquement, il arrive bien souvent que la présence indirecte des parents l’étouffe, le freine, l’empêche de s’épanouir pleinement.
Ces parents – plus souvent la mère – ont une immense difficulté à voir s’éloigner leur enfant. Comme si une part d’eux-mêmes s’échappait. Comme si cet enfant était là pour combler un vide immense, physique, affectif, intellectuel, vide auquel ils se retrouvent soudain confrontés. Ne sachant le remplir, constatant cette incapacité, ils en veulent implicitement à l’enfant de ne plus être là, ils s’en veulent de l’avoir laissé s’en aller, et retournent contre l’enfant leurs frustrations.

C’est ce que l’on appelle le syndrome du nid vide. Les symptômes sont physiques et psychiques. Les parents se sentent inutiles, inquiets, angoissés, effroyablement seuls. Un sentiment s’installe, au risque de perdurer : la relation avec les enfants est terminée. Inutiles, après avoir passé tant d’années à s’occuper d’un enfant, à quoi vont-ils bien servir maintenant ? Inquiets, car sans eux, comment l’enfant va t’il s’en sortir ? Angoissés, la vie étant si angoissante et nous le rappelant chaque jour, comment leur chère et fragile tête blonde pourra-t’elle affronter les aléas de l’existence ? Seuls, car confrontés à une réalité : il doit renouer un double lien, celui qu’il a avec lui-même en tant qu’être humain adulte, et celui qu’il a avec sa compagne ou son compagnon, très souvent centré autour du ou des enfants pendant bien longtemps. Quant au parent qui aurait élevé ses enfants seuls, il doit s’approprier cette nouvelle solitude, ce célibat jusque-là plus ou moins ignoré, parfois choisi, grâce à la présence des enfants, ou pour eux.

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Pour remédier à cette souffrance, à ce sentiment de solitude, nous sommes aujourd’hui bien équipés : SMS, mails, Skype, et les réseaux sociaux permettent de suivre quasi à la trace le quotidien des enfants avant leur départ, et bien après. Ce qui nourrit et satisfait le sentiment, totalement faux en l’occurence, d’être un bon parent, comme être un bon parent consistait en savoir à chaque instant où est son enfant et ce qu’il fait, à se tenir prêt à intervenir par la parole ou le geste au moindre faux pas.

Mais il y a au moins deux conséquence très négatives : une pour les parent eux-mêmes, et l’autre pour les enfants.
Commençons par les enfants : se savoir ainsi suivi, presque espionné, est particulièrement intrusif et déstabilisant. Comment comprendre cette double injonction : je te laisse partir mais j’ai besoin, je veux savoir précisément ce que tu vis, chaque jour; Je dois être le premier ou la prime!re informée de ce qui te plaît, te déplaît, de ce que tu fais, de tes doutes, de tes joies et de tes peines ? La traduction qu’en fait l’enfant est qu’il n’est pas indépendant, qu’il n’est pas considéré comme pouvant être indépendant et autonome, que sa liberté d’action est entravée et qu’il doit rendre des comptes, en permanence, et sur tout. Soit il va se limiter lui-même dans ses actions, soit il va se mettre à les dissimuler, pour pouvoir vivre sans contrôle. Il va en tout cas ressentir cette contrainte, ce poids permanent, comme une entrave bien réelle, mais aussi comme une entrave psychique, faisant naître un doute (souvent en germe avant son départ) : est-il capable de vivre seul ? Ses parents lui font-ils confiance ? Est-il digne de confiance ? Et souvent, bien loin de se dire que l’omniprésence des parents reflète leur propre manque de confiance en eux, il prend pour lui ce défaut de confiance en soi, il l’intègre, tout en s’éloignant de ses parents , éloignement verbal et psychique cette fois, afin d’essayer de vivre.

Quant aux parents, ce syndrome du nid vide est révélateur d’autre chose : la peur de la perte. Perte de contrôle, perte d’un lien, perte d’autorité, perte d’utilité, perte de ce qui fut pendant des années constitutif de ce qu’ils sont : des parents. Ne se voyant pas comme un être humain à part entière mais ayant donné comme sens principal à leur vie leur rôle de parent, ils s’en retrouvent dépossédés, ou le ressentent ainsi. D’une certaine manière, ils se croient spoliés, volés de leur capacité à faire et à être. Ils ont perdu un statut qui était essentiel à leurs yeux mais aussi comme ils se présentaient socialement : ils étaient des parents, et avec ce départ ils s’en sentent privés.
Ce qui est révélateur d’autre chose : leur manque de confiance en eux, leur manque de désirs propres, de projections propres. Ces parents avaient tout fait reposer sur l’enfant, lui insufflant inconsciemment une immense responsabilité : moi, ton parent, j’existe car tu existes. Si tu n’es plus là, je ne suis plus. Tu ne dois donc pas me laisser, afin que je puisse encore exister. 
Aussi, plutôt que de chercher à s’approprier ce nouveau temps de vie, une fois les enfants partis, ils l’investissent de leur tristesse pouvant mener à la dépression, de leur colère contre l’enfant parti, selon eux, trop tôt (et souvent trop loin), de leur peine à se confronter désormais à eux-mêmes. Loin de leurs enfants, ils ne se sentent plus parents (j’ai entendu un jour une personne me dire : loin de moi, j’ai le sentiment que ma fille est morte et que j’ai raté ma vie) et ne cherchent pas à vivre cette relation autrement. L’enfant doit être là, ou n’est plus, ou les a abandonnés. L’enfant est donc coupable. Et même si ces parents ne le verbalisent pas ainsi, ils en ont le ressenti implicite, reprochant à leur enfant son ingratitude, se reprochant de le penser, se refusant souvent à le verbaliser ou à se faire aider.

Il est souvent nécessaire d’anticiper le départ. Si la plupart des parents le font naturellement, il ne faut pas hésiter, par honte ou peur du jugement, d’en parler avec l’enfant lui-même, mais aussi avec un tiers afin de comprendre quel message l’on veut faire passer, et pourquoi. S’il est normal d’avoir un pincement au coeur lorsque le dernier oisillon quitte le nid, s’il est normal également de se sentir un peu désoeuvré (moins de machines à faire tourner, moins de réfrigérateurs à remplir, moins d’inquiétudes à se faire sur les heures de retour de soirée…), il est anormal de laisser ce désoeuvrement et ces inquiétudes qui se transforment en angoisse s’installer.

Ce n’est pas parce que votre enfant n’est plus là qu’il ne vous aime pas ou ne pense pas à vous. Ce n’est pas parce qu’il ne vous skype pas tous les jours qu’il vous a oublié ou que vous avez été un mauvais parent. Ce n’est pas parce que vous chercherez à savoir ce qu’il vit quotidiennement qu’il vous en sera reconnaissant. Comme vous l’avez laissé faire ses premiers pas en vous émerveillant (au risque de le voir tomber), vous devez aussi le laisser faire ses premiers pas dans la vie. Si vous n’y croyez pas, si vous doutez, c’est vous même, parents, que vous remettez en cause, sur ce que vous lui avez appris et avez transmis. C’est votre confiance en vous qui est altérée, c’est votre estime de vous qui est en souffrance et qui doit être rétablie.
Et ce n’est pas à votre enfant de le faire.

5 commentaires

  1. Ce texte me rappelle que j’ai toujours élevé mes enfants comme s’ils n’étaient pas « mes » enfants mais des êtres dont j’avais la responsabilité, tout en les aimant pour leur être. Il est pourtant certain que j’ai aussi eu un sentiment de manque quand ils sont partis. Aujourd’hui, comme ils sont tous les quatre sous l’emprise de leur père, un pervers narcissique ‘bien trempé’, j’apprends à les voir tels qu’ils sont dans leur manipulation envers moi. Et il m’est parfois difficile de ne pas les renier. Accepter de les voir en dehors de mes projections me demande un apprentissage.
    Je vous remercie pour ce texte qui me permet de relativiser la perception de mes relations de mère avec mes enfants.

  2. Si seulement mon beau père pouvait lire cet article çi bien écrit….
    il est omniprésent dans notre quotidien… Pour chaque décision ! Pour les conjoints qui vivent dans cette spirale infernale c’est juste super dure as gérer !

    Merci encore pour cet article

  3. Vos mots sont si justes et vrais. Ils sont une aide précieuse pour comprendre certains comportements qui parfois nous blessent. Ils parlent aux enfants et aux parents que nous sommes. Merci de les avoir posés ici.

  4. Bonjour à tous-tes, il m’a toujours paru étonnant, à observer les parents, ce déploiement d’énergies contradictoires, visant tant à autonomiser leur enfant qu’à le rendre dépendant. Le jeu de la bobine « Fort – Da » ?

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