Jusqu’à la fin

–  Et que faites-vous pour vous détendre ?
– Ça dépend, j’ai différentes possibilités… parfois je regarde un film…

Et c’est ce que j’ai fait hier soir. Regarder un film. Pas exactement détendant, en tout cas, ne s’inscrivant aucunement dans la catégorie des comédies romantiques. J’ai regardé un thriller, ou, si ce n’est le cas, si proche du thriller qu’il pourrait en être un. Et français, de surcroît. Sans effet de manche, sans sociopathe bricoleur prêt à découper furieusement, mais avec minutie, des victimes innocentes et candides. Sans musique qui annonce, vingt minutes avant l’action, ce qu’il va se passer, et que l’on est prié de se recroqueviller dans son fauteuil, d’avoir très peur, et de faire beaucoup de bruit en mangeant du pop corn pour passer le temps.

J’ai regardé Jusqu’à la garde. J’en vois certains penser : Il serait temps, c’est sorti il y a 6 mois. D’une part, il n’est jamais trop tard. D’autre part, les nombreuses critiques sur le film m’avaient fait penser que, pour me détendre, je ne suis pas obligée de regarder un film relatant ce que j’entends, accompagne, chaque jour, au fil des consultations. Mais samedi dernier, une amie avocate m’en a reparlé. Et cette fois, je me suis laissée « tenter ».

Oui, c’est un thriller, et dès la première seconde. Xavier Legrand a réalisé un film si juste, si proche de la réalité, sans aucun voyeurisme ni exhibitionnisme. Il prend le spectateur par la main, l’entraîne dans les arcanes d’une séparation de couple conflictuelle, laisse planer un léger doute, autorise le spectateur à s faire une opinion, et à en changer. Il ne fait de cadeau à personne, n’épargne personne, ni les avocats, ni la juge, qui sont dans ce film et chacun dans leur rôle extrêmement justes, désemparés, virulents, indécis, incertains, incompris, démunis… Il ne noircit pas le tableau. Miriam (Léa Drucker) n’est pas une mère « hystérique ». Elle est triste, elle a peur, elle veut protéger ses enfants. Antoine (Denis Ménochet) est un père au profil changeant, mais qui peut, peut-être, duper la justice. Quant au fils, Julien (Thomas Gloria), il est d’un naturel, d’une vérité, étonnante. Apeuré, perdu, effrayé, voulant bien faire, voulant protéger sa mère, désespéré de ne pas y arriver, cherchant à ne pas s’opposer tout en résistant à un climat de violence qui en fait que grandir.

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Il n’y a pas une recherche malsaine ou faussement compassionnelle cherchant à faire pleurer Margot. Il y a une vérité présentée au scalpel et pourtant bien trop ignorée : la violence domestique, ce climat de tension, de terreur permanent qui règne, avant, pendant et après une séparation conjugale ; la violence d’un homme (car en l’occurence, c’est le mari, le père qui est violent) inadapté, jaloux, possessif, qui ne peut supporter la contradiction. Les raisons de la séparation sont évoquées, mais avec beaucoup de pudeur et sans aucun pathos. La difficulté à se reconstruire, l’emprise et la violence économique sont nommées, sans en rajouter. Rien d’ostentatoire, rien d’exagéré. Une réalité froidement exposée, jusqu’à l’incompréhension de la justice, la neutralité d’une juge qui ne sait que ou qui croire, que dire ni comment juger, une absence de moyens de cette même justice, une avocate qui tente de défendre, une autre qui s’emballe dans des effets de manche qui, d’eux-même, sont déjà « trop » pour être honnêtes. Devant la justice, le doute subsiste. Les spectateurs qui ont connu de telles situations prennent forcément le parti de Miriam. Mais celui ou celle qui en sait pas, ne le vit pas ou ne l’a pas vécu, celui ou celle qui en fut ni présent, ni témoin, ni observateur, sur quoi repose sa déduction, ses conclusions, son jugement ? Sur quelques éléments, qui par le fait du contradictoire peuvent souvent être retournés au profit de l’agresseur. Sur la parole d’un enfant, mais l’on sait qu’un enfant est manipulable et souvent manipulé. Sur l’intuition, la conviction intime, et le sempiternel refrain : « dans l’intérêt majeur de l’enfant »… qui doit donc, dans son intérêt que manifestement il ne peut définir seul, et pour convenir à une certaine bien pensance, doit continuer à voir ses deux parents, coûte que coûte…

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Jusqu’au drame.
Xavier Legrand, là encore avec beaucoup de pudeur et de réserve, ne dit pas ce que la justice décidera, après le drame. Ce n’est pas l’objet du film. L’objet est de montrer la déchirure d’un enfant, sa mise en danger, et celle de sa famille, l’impossibilité de se révolter, car, dans certains cas, la révolte est insuffisante et même parfois dangereuse.
Il montre comme certains gestes, certaines paroles, certains regards peuvent effrayer voire détruire un enfant, un parent. Il ne blâme personne, ne défend personne, n’accuse personne; Il prend un parti, s’il en prend un, celui d’un enfant qui, déjà victime d’un monde qui s’écroule autour de lui, son monde, en devient le dépositaire inconscient et incapable d’agir.

Jusqu’à la garde est un thriller. Toute situation de violence domestique est un thriller, si elle était filmée, et aussi justement. Tout réside dans ce climat de tension perpétuelle, incertitudes, de doutes, d’hésitations, de craintes, de tentatives de fuite, de recherches d’échappatoires, avec, toujours, la peur que le monstre ne sorte de sa tanière.

©Anne-Laure Buffet

Un commentaire

  1. J’ai choisi de ne pas le visionner. Pas tout de suite du moins. Mes parents l’ont vu et leur ressenti m’en a dissuadé. Pour le moment, c’est encore trop frais.
    Je trouve que le dernier paragraphe est juste criant de vérité. Merci

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