Halte aux surenchères !

Depuis quelque temps déjà, la courbe de l’augmentation de la population perverse narcissique, à entendre certaines discussions aux terrasses de café, est inversement proportionnelle à celle du niveau de vie – y faut-il y voir un lien de cause à effet ? J’en doute. Il n’empêche que depuis que la médiatisation du terme « pervers narcissique »  s’est outrageusement développée, il en pousse comme les champignons de sous-bois au début de l’automne. Et ce n’est pas force de répéter qu’il faut se méfier grandement et du terme et de son usage.
Je ne reviendrai pas ici sur le terme « pervers narcissique ». Il est défini dans de nombreux articles et ouvrages (et même sur ce blog). Il est désormais clair aujourd’hui pour le plus grand nombre que ce pervers narcissique peut être un homme ou une femme (mais même si c’est clair, je le dis encore, sinon j’en connais qui vont prendre la mouche), qu’il est psychologiquement potentiellement destructeur (potentiellement car chaque personne qui le côtoie ne sera pas détruite, et même ses victimes ne le seront pas forcément intégralement – lorsque l’on est détruit, on ne se relève pas, on ne renaît pas, l’être humain n’est pas un phénix), qu’il ne ressent pas les émotions comme vous pouvez les ressentir, qu’il ne voit pas autrui comme une personne mais comme un moyen d’accéder à ses fins et de nourrir ses objectifs, que ses comportements alternent la séduction et la violence… entre autres éléments à souligner. Car ceci est insuffisant. Il faut également tenir compte du contexte, de l’histoire individuelle, de la relation à autrui, du mode de fonctionnement pris dans sa globalité, ainsi que point par point, qu’un détail ne fait pas le pervers, et qu’il n’y a rien à gagner à en avoir subi un.
Il est clair aussi que ce n’est pas une pathologie, que ce n’est pas un trouble de la personnalité selon le DSM -5 (la personnalité narcissique est inscrite au DSM-5, pas le pervers narcissique). Qu’aucun médicament ne peut le soulager ou le guérir. Ce n’est pas non plus génétique, ni contagieux, en revanche aucune « amélioration » n’est possible, aucun changement n’est à attendre, aucune modification positive du comportement n’est à espérer.

Et pourtant, le pervers narcissique (ou « la », je le précise encore pour ceux qui ne comprendraient décidément pas que ce n’est pas genré) fait très peur, terrorise, et se retrouve désormais à peu près partout. Sans exagérer. Car, au-delà du collègue ou du supérieur hiérarchique forcément pervers narcissique, et conduisant à l’inévitable burn-out, au-delà du conjoint ou de la compagne qui remplit absolument tous les critères tels que c’est décrit dans les magazines, au-delà du parent destructeur, un test du dernier Femme actuelle (ou autre, je ne suis pas regardante sur le nom du journal) le confirme, au-delà de ces individus que nous côtoyons quotidiennement et dont il faut se méfier, le facteur, le fleuriste, la maîtresse d’école, que sais-je encore, tout un chacun, est potentiellement pervers narcissique. Ce qui ferait sommes toutes beaucoup de pervers narcissiques, sachant qu’il est impossible de les quantifier, que les professionnels s’accordent pour dire qu’ils représentent moins de 5% de la population, que les experts reconnus comme tels ne les identifient pas ou ne les nomment pas ainsi (ou exceptionnellement), que les juristes ne considèrent pas la qualification…

Que fait le pervers narcissique ? Comment se comporte-t’il ? Quelles en sont les conséquences ? Un article est insuffisant pour en parler. Mais schématiquement, le « PN », puisque c’est par l’acronyme qu’on en entend le plus parler aujourd’hui, le PN donc, intoxique, asphyxie, étouffe, enferme ( au sens propre et figuré), dévalorise, menace, méprise, dénigre, humilie, souffle le chaud et le froid, modifie la réalité, se joue de la réalité, des émotions, des ressentis, transforme, use de subterfuges et de stratagèmes, séduit, cajole, chérie, blâme, reproche, achète, semble s’excuser, semble oublier, semble pardonner, inspecte, contrôle, vérifie, félicite, encourage, blesse, domine… avec ce rythme, cette alternance de comportements qui ne cesse jamais, et dont il ne sort jamais épuisé, puisqu’il agit ainsi comme il déplace les pièces sur un échiquier, visant perpétuellement la victoire, car en perpétuel combat contre autrui, autrui qu’il doit surpasser, dominer et détruire.
Tous le moyens sont bons.
Toutes les tactiques sont imaginables.
Tout est adapté à sa victime, qu’il a consciencieusement analysée pour mieux s’en servir, comme un laborantin connaît ses produits, ses éprouvettes, sa logique, sa démarche, son processus, jusqu’à l’obtention du résultat escompté.
Tout est faux, et manipulé.

Et voilà que soudain, parce que le terme de pervers narcissique serait trop employé, ou encore parce qu’il faudrait faire naître une nouvelle terreur, ou aussi, et c’est terrible, parce qu’il faut obtenir des like ou vendre du papier, il semblerait qu’un nouveau « monstre » apparaisse. C’est en tout cas ce qu’un article datant du 26 mars dernier tend à faire croire : « Pire que le pervers narcissique, avez-vous déjà été victime d’un « gaslighter »? »
Mais c’est quoi un gaslighter ? Quelle bête immonde se cache sous ce terme ?
Le gaslighting , ou plus exactement l’expression, est tirée d’un film de George Cukor. [1] Ce procédé manipulateur a pour vocation, pour faire simple, de rendre l’autre fou. Sa tactique inclue le déplacement ou la modification d’objets et d’évènements (dans le film, le « gaslighter » joue sur l’éclairage de la maison, enlève une peinture du mur, égare des objets, dissimule des bijoux), le fait de déformer les faits ou encore de nier avoir dit certaines choses.

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Le gaslighting est un abus mental et psychologique. Les informations transmises par le manipulateur sont tronquées, fausses, et la victime en vient à douter de tout, et avant tout de son sens de la perception, de sa mémoire et de son état mental. Elle se sent ou se croit devenir folle, l’accès à la réalité lui étant peu à peu interdit. La vérité est constamment revisitée, trompant en tout ou partie les sens et les valeurs de la victime. Pour ne pas avoir le sentiment de vivre en plein mensonge, pour ne pas sombrer dans la démence, la victime va finir par croire vrai tout ce qu’elle entend.

Réfuter la perception qu’une personne a de son environnement est totalement destructeur pour le psychisme. Non seulement la victime se sent entièrement discréditée, mais aucune responsabilité n’est reconnue à celui qui utilise ce procédé. Le discours tenu par l’agresseur est à la fois contradictoire et éloquent, ne laissant aucune possibilité à la victime de s’en sortir. Elle est coincée…
Il s’agit donc bien de MANIPULER la pensée d’autrui, afin d’annihiler totalement celle-ci et de la soumettre pleinement à la volonté du manipulateur.
Le gaslighter, qui utilise ces procédés, se contente donc de ces procédés.

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Or, l’article du 26 mars sus-cité tend à prétendre que le gaslighter serait pire que le pervers narcissique, nous obligeant mentalement à définir une graduation, une échelle de la violence  – on en vient à imaginer des dialogues absurdes :  « Tu as eu un gaslighter dans ta vie ? Oh ma pauvre, j’ai eu de la chance, moi ce n’était qu’un pervers narcissique… ».

Mais dans ce mode opératoire de manipulation, il manque certains comportements, face à ceux attribués au pervers narcissique :
– l’humiliation quasi permanente
– la dévalorisation
– le harcèlement quotidien
– les injures, insultes, menaces, et discrédits contre la victime
– la colère sourde, froide et pourtant palpable
– le besoin de puissance et même de sur-puissance…
– …allié au besoin de reconnaissance, et à une demande excessive d’amour inconditionnel
– une absence complète de considération pour la personnalité d’autrui, ses besoins, ses envies, ses désirs…
– un discours fait de faux semblants, de contradictions, d’injonctions et de contre-ordres, de double contrainte
– un refus des règles, des limites, des cadres, un sentiment d’être « au-dessus », allant de pair avec un sentiment d’être grandiose
– une jouissance à user à outrance des procédures sous toutes leur forme, quelle que soit leur durée ou leur coût
– un art du mensonge , de la dissimulation, de la trahison
– une facilité à s’adapter à son interlocuteur, à modifier son discours et son comportement en une fraction de seconde
– et la liste n’est pas exhaustive.

L’article , qui veut souligner l’existence de cette forme de manipulation, l’agite comme un drapeau noir au-dessus de la tête de toute personne se sentant vide et en proie à une angoisse extrême. Que va-t’elle faire, cette personne ? Se rendre chez un ami, chez son médecin, … et dire :  » ce n’est pas grave, c’est très très grave, ce n’est pas un pervers narcissique, c’est un gaslighter ! ». La seule pensée qui me vienne alors est tournée vers Coluche, et son sketch sur la publicité… « Ah ! Il est bien le nouvel Omo ! C’est celui qui lave encore plus blanc que blanc ! Moi, j’avais l’ancien Omo qui lavait plus blanc et il lavait déjà bien hein ! Mais maintenant il y a le nouvel Omo qui lave encore plus blanc ! »

Peut-être est-il temps de cesser la surenchère et d’exploiter des expressions qui à défaut d’aider ne font que desservir ceux qui veulent ou voudraient les utiliser. Peut-être est-il temps de ne plus « benschmarker » l’auteur de violences, de ne plus chercher à l’étiquetter à tout prix, ou à croire qu’en inventant, utilisant ou même usurpant un terme, un concept révolutionnaire va en sortir.
Peut-être est-il temps d’écrire des articles et des ouvrages qui, au-delà de ces comportements à nécessairement pointer du doigt, s’intéresseraient surtout à cette personne, celle qui subit, en souffre, au point de risquer de tout perdre, de tout perdre parfois, jusqu’à la vie. Qui est victime. Qui est, et j’insiste sur ce point, une personne victime, et dont il faut s’occuper, qu’il faut entendre et accompagner, jusqu’à ce qu’elle puisse dire qu’elle est une personne victime.

Romain Le Vern, vous qui avez écrit cet article, je vous affirme que ça ne « fout pas les jetons ». Ça tue. Faire un papier incomplet, hasardeux et approximatif ne mène à rien. C’est aux victimes désormais qu’il faut parler, c’est elle qu’il faut entendre. Pas les mauvais lanceurs d’alerte.

Anne-Laure Buffet

[1] George Cukor, Gaslight (1944), adapté de la pièce de théâtre Angel Street de Patrick Hamilton (1938).

 

10 commentaires

  1. Bonsoir Madame Buffet , merci pour vos explications , c’est très clair ..oui j’ai vécu ce que vous décrivez !! A deux reprises !! C’est destructeur !!! Je me suis reconstruite , mais voilà , j’ai encore peur  » des hommes » de m’engager …surtout !! Je vis seule depuis ma seconde rupture , en mars 2016 !! Depuis un an en mars , il me recontacte …je fait  » comme ..si … » mais je suis loin d’être dupe !!  » ….il l’a à nouveau fait aujourd’hui !! j’enregistre tout !! ses vidéos ‘ sexuelles ‘ OUI VOUS LISEZ BIEN !!! J’avoue que sur ce plan , c’était exceptionnel …Cependant je ne suis plus ( attachée ) comme je l’étais quand je vivais avec lui …çà me rassure ….j’ai travaillé beaucoup sur moi-même !! j’ai déménagé …depuis le 8 janvier 2017 , dans un cadre de vie à la campagne ….Je suis enfin bien chez moi !! Et surtout , pas de comptes à rendre à personne …Merci à vous …Je vous souhaite une bonne soirée …Fabienne

  2. Bonsoir Anne-Laure,

    Merci mille fois pour cet article très enrichissant et tellement vrai !

    Merci pour votre travail.

    Bien à vous.

    Myriam, une ancienne victime d’un ex-mari pervers narcissique.

  3. Fabuleux article ! Merci de tacler tous ces intellos mal pensant qui ne pensent qu’à faire sensation pour s’attirer je ne sais quelle gloire personnelle en desservant totalement l’information, la vraie, qui vise à aider les victimes et leur entourage à comprendre. Merci de votre courage de parler aussi ouvertement de ces dérives !!

  4. Merci à vous. Si vrai et bien écrit. Oui, ce qu’on cherche une fois libéré de l’emprise, c’est à se reconstruire lentement et solidement, en se connaissant mieux, et surtout au bout d’un moment, à être une personne , pas juste une victime, même si de passer par la reconnaissance d’avoir été une victime est un réconfort, car souvent, isolé, le problème est que notre entourage ne nous croit pas, notre prédateur manipulant notre entourage et montrant se facette séduisante quand cela l’arrange.

    1. Bonsoir ,
      Oui vous avez raison !!! Ma troisième fille qui a presque 26 ans maintenant , ne me parle plus depuis que je me suis enfuie , fin février 2012 , ce n’était pas son père pourtant , c’était mon  » second mari » oui j’avais commis l’erreur de l’épouser en prison !! elle a une petite fille née le 26 mars 2012 , ce jour là , j’arrivais dans  » le premier appartement que j’ai pu trouver  » , c’était au premier étage , , j’ai chuté dans l’escalier du haut des 14 marches !! je me suis retrouvée , au rez-de-chaussée , double fracture ouverte du poignet droit !! et choc à la tête , des hématomes partout !! J’étais encore sous le choc !! du viol , battue , médecine légale ….( fissures anales ) …hématomes dans le dos …ect ….j’avais été hébergée avant dans un monastère , en laissant toutes mes affaires …il a tout vendu après !! après ma chute , urgences , mon radius , cubitus sortaient de mon poignet !!! opérée d’urgence pendant quatre heure !! tout le bras dans le plâtre !! du milieu de ma main jusqu’au dessus du coude !! donc , ce PN , en a profité pour aller voir ma fille et le bébé !! oui , impossible pour moi de conduire et SEULE !! il lui a apporté un gros bouquet , de l’argent !! et bien sûr  » me salir  » !! elle a témoigné contre moi , Sa mère !!! à la police , j’ai lu son témoignage !! oui , j’étais  » victime » et j’avais porté plainte !!! donc entendue au Tribunal d’Applications des Peines !! mais il est resté libre !! il est retourné en prison après un an à peine pour un autre fait !! Oui en 2001 , il avait assassiné une des ses compagnes de 11 coups de couteaux !! ( je ne savais pas tout quand je l’ai connu en août 2007 !! J’étais oui, sous emprise !! il est sorti de prison à nouveau l’an passé !! après mon troisième refus , de témognage au Tribunal d’Applications des Peines !!! il est condamné jusqu’en 2022 !! sans compter les 9 récidives !! Reconnu psychopathe !! pourtant et dangereux avec l’alcool en plus !! Je ne crois plus à la  » Justice  » !!!! on a cru ma fille qui me traitait de  » folle » !!! elle a eu un petit garçon après , il a 4 ans maintenant !! je les ai vu deux fois , dans les fêtes de son frère et ses deux soeurs !! Je leur ai dit l’an passé que j’étais leur ‘ nany’ !!! ou sinon ils demandaient :  » qui est cette dame  » !! triste et pénible …J’ai heureusement deux autres petits enfants que je vois …
      J’ai retrouvé ma ligne , j’avais pris plus de 30 kg avec lui !! et fibromyalgie reconnue !! çà depuis mon enfance !! père aussi très violent , incestuel !! j’ai coupé les ponts avec mes parents , mes trois soeurs et mon frère , il y-a deux ans seulement !!! Au moins , mon géniteur ne m’humilie plus !! c’est déjà çà …
      J’en ai connu deux autres depuis !! mais je vis seule depuis 2016 !! et je veux le rester !! J’ai déménagé ..l’an passé …pour une peite maison tranquille …il m’a laissé des dettes pour 30.000€ !! j’ai pris une assurance juridique complète depuis l’an passé !! J’ai donc un très bon avocat …
      J’écris …c’est une thérapie ….mais je ne  » sais plus aimer  » un homme !!!
      Je vais avoir 58 ans …ma vie n’a pas été  » un long fleuve tranquille  » !!! et ne l’est pas encore avec  » ces dettes  » oui en prison il avait tout ‘mis à mon nom  » …
      Je survis …voilà tout …
      Fabienne

  5. Bonjour Madame Buffet,

    Tout d abord un immennnse mercii à vous . L histoire de Pierre et Lucie a eu un retentissement particuliers me concernant . J ai longtemps doute et doute de moins en moins maintenant de  » l identite » du personnage qui est dans ma vie ( de moins en moins d ailleurs) depuis 18ans .
    J ai la  » chance » d etre zebre … de vouloir comprendre toujours tout a tout prix . C est ce qui m a conduite jusqu à vous. Et j ai egalement la chance d avoir rencontrer un autre zebre qui m a enleve mes oeillères. Je pars doucement mais surement . En tout cas plus heureuse chaque jour que je m en eloigne un peu plus !
    Merci donc pour votre travail votre soutien et votre bienveillance. Il n est pas donne a tout le monde d avoir le talent de trouver les mots qui font du bien
    Bien a vous

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