QUESTION DE CONSCIENCE

« Le pervers narcissique est-il conscient du mal qu’il fait ? »
J’ai entendu cette question je ne sais combien de fois. Souvent, très souvent. Et ce matin, alors que je prenais mon café, j’ai encore vu une réponse qui m’a agacée, sur un réseau social : « Non, car le pervers narcissique n’a pas de conscience. »
Suite à cette affirmation, un internaute disait : « Alors comment dire à un juge que XXX est pervers narcissique ? ». Et la réponse : « En faisant une expertise medico psy. »
C’est là que j’ai posé mon café, et que je me suis mise à écrire.
Parce qu’il me semble important de remettre de temps en temps quelques pendules à l’heure.

D’un point de vue purement juridique / judiciaire, c’est un leurre complet que d’espérer, et pire, de laisser espérer, que le terme pervers narcissique soit communément admis, qu’une expertise va affirmer avoir reconnu chez untel ou unetelle de la perversion narcissique, et que ladite personne soit condamnée pour.
Parce que, techniquement, juridiquement, et psychiatriquement, la perversion narcissique n’existe pas. Un expert psychiatre, nommé dans le cadre d’un divorce conflictuel afin de déterminer les troubles du comportements, les névroses, les psychoses et donc les risques et dangers encourus, n’utilisera pas le terme pervers narcissique. Il parlera d’une personne psychorigide, d’un comportement dominateur, d’intransigeance, de non conformité aux règles et règlements, d’absence d’empathie, de manque d’écoute… il indiquera ce qu’il a pu constater lors de son expertise (qui, rappelons-le, va s’appuyer sur un entretien d’une durée, soyons généreuse, de deux heures grand maximum). Il évaluera l’état psychologique de la personne telle qu’elle se présente, et les possibles conséquences sur le conjoint, et surtout sur les enfants, des observations faites.

Mais il n’utilisera pas le terme pervers narcissique.
Parce que ce terme n’est pas reconnu dans le DSM-5. Que le DSM est la référence, la bible, le support à tout diagnostic, toute évaluation… concernant les troubles mentaux. Et même s’il est sujet à nombreuses controverses, il demeure incontournable. Si on caractérise le narcissique comme pathologique, la perversion narcissique n’y est pas intégrée. Or, devant la justice, il vaut mieux être rigoureux si l’on ne veut être débouté, ou récusé. Aussi, s’aventurer, en tant qu’expert, à utiliser un terme que les médias ont accaparé, quitte à l’utiliser n’importe comment, dans n’importe quelle circonstance et pour qualifier n’importe qui ou presque, revient à prendre le risque de voir l’expertise critiquée ou ignorée par le juge, démontée par un avocat, et possiblement ridiculisée.
Attendre fébrilement cette reconnaissance, celle d’être victime d’un.e pervers.e narcissique, par une expertise, est une perte de temps, d’énergie, et d’espoir. Et parce qu’une expertise qui ne qualifie pas de pervers narcissique. conjoint.e maltraitant.e peut pour autant relever des comportements caractéristiques de la violence.

J’en vois bondir. Car ce ne fut pas le cas, dans leur cas.
Car l’expertise semble n’avoir rien expertisé – ou avoir retourné la situation – ou s’être totalement plantée – ou n’être d’aucune aide – bref rien d’utile.
Et nous nous heurtons ici à un autre problème.
Tout expert, aussi bon soit-il, aussi formé soit-il, est confronté à une situation difficile. Face à lui, deux parents. Les deux ayant pour but d’avoir la garde de leur enfant, généralement. Ou de conserver / récupérer des bien matériels, immobiliers, financiers, économiques. Les enjeux sont importants, et souvent très lourds de conséquences humaines et/ou économiques. C’est, sans exagérer car le ressenti est  là, leur vie qui se joue, et celle d’enfant quand il y en a.
Les deux se retrouvent face à un expert. Et parce que l’on dit « expert », on lui prête une sorte de pouvoir magique. Lui, il sait, et donc il va savoir, il va comprendre. Ce n’est plus un expert, mais un sauveur, un héros, un super héros même, entre Iron Man et Flash Gordon.
Qui, pour sauver le monde, la planète et la situation, a environ 3, 4 heures devant lui. Du 24h Chrono, en accéléré, sans les effets spéciaux, teinté d’Esprits criminels. Sans Derek Morgan.
Qui n’a en principe pas accès au dossier juridique, aux diverses pièces…

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Qui va avoir face à lui un, des enfants. Et va devoir déterminer si la parole de ces enfants est libre ou instrumentalisée.
Qui va avoir face à lui deux parents. On va dire, pour schématiser, un bienveillant, et un malveillant. Les deux avec l’intention de prouver que 1. il est un bon parent et 2. l’autre est un mauvais parent. Dont l’un des deux est manipulateur. Ou pour le moins suffisamment malheureux, perdu, névrosé, perturbé, et dans l’incapacité de se remettre en cause, qu’il projette tout sur l’autre parent.
Un manipulateur qui va, par principe, manipuler. En pleurant ou en restant stoïque. En jouant l’inquiétude, l’angoisse, ou la distance. En se montrant raisonnable ou exagéré. En ayant, en sommes, l’attitude appropriée, en fonction de ce qu’il connaît de son histoire, de ce qu’il veut obtenir, de ce qu’il sait, surtout, de la personnalité de son conjoint ou de sa compagne.
– mais c’est désespérant…
Désespérant, je me refuse à utiliser ce mot. Ce qui est désespérant est de vouloir prouver à tout prix, devant la justice, que l’autre est le mauvais.
Parce que ÇA NE FONCTIONNE PAS COMME ÇA. 
Ce que l’expert attend, veut, cherche, n’est pas la capacité d’untel ou unetelle à déterminer les troubles psys de son époux.se, mais sa capacité à être un « bon parent ».
C’est la seule chose que la justice demande.
Dans l’intérêt majeur des enfants…
Et un expert refuse qu’un individu lambda lui explique ce qu’il doit expertiser. Lui sait. Lui sait que le DSM-5 ne reconnait pas la perversion narcissique. Lui, il ne veut pas qu’on lui dise ce qu’il a à écrire.
Aussi, attendre cette reconnaissance dans une expertise est inutile. Et empêche de se concentrer sur l’essentiel : vous. Vous en tant qu’être humain. Vous en tant que parent. Pendant que le manipulateur, lui, saura parfaitement dire quel bon parent il est.
Et lors d’une procédure, la question essentielle à se poser est : que veut entendre le juge ? Certainement pas qu’on lui dise quoi décider. Très certainement, que ce pour quoi il est là, décider en vertu du droit, de l’intérêt de chacune des parties et des éventuelles charges à retenir, s’appuie sur des éléments tangibles et acceptables au regard de la loi. Que peut-il entendre ? La santé qui s’est dégradée. La perte de revenus. Les comportements de mise en danger. Les faits de violence avérés, et ceux qui constituent un faisceau d’indices.

Je sais, je viens de saper le moral de plusieurs d’entre vous. Et ce n’est pas de gaité de coeur. C’est par réalisme. Une décision de justice ne repose cependant jamais sur des émotions, mais sur des faits et sur le droit. Se battre pour prouver ce que l’autre « est » ne sert pas. Se battre pour dire qui l’on est essentiel. Se défendre non contre l’autre, mais pour ses enfants, et pour soi.

Ici, s’arrêtent, pour aujourd’hui, les considérations purement juridico-judiciaires.

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Reste la question de la conscience ou de l’absence de conscience de celui ou celle que l’on nomme désormais communément un.e pervers.e narcissique.
Donc, il n’aurait pas de conscience.
Pas de conscience ou pas conscience ? Ce n’est déjà pas la même chose.
Car il ou elle a parfaitement conscience de ce que il ou elle fait. Excellent.e joueur d’échec, les coups sont anticipés, un, deux, plusieurs à l’avance. Il, elle sait parfaitement de quoi se servir, à quel moment, comment, avec qui et pourquoi. Car il, elle a un but et un seul, et n’en déroge jamais. Poursuite du pouvoir, absolue nécessité de reconnaissance et de domination, volonté implacable de posséder… les raisons et les ambitions poussant à mettre l’autre ou les autres sous emprise sont nombreuses et diverses. Il y a donc bien une conscience et non un instinct, puisqu’il y a calculs. Il y a conscience de ce qui fonctionne ou de ce qui ne fonctionne pas, conscience du moment pour agir ou pour ne rien faire, conscience du moment où la manipulation aura une forme bienveillante, ou malveillante, toujours mensongères et trompeuses, et généralement à contre-temps des émotions de la personne qui se retrouve victime.

Aussi, qu’entendre si l’on s’en tient à penser qu’il n’a pas de conscience ? Que la manipulation signifie l’absence d’empathie ? Si l’on pense à l’empathie au sens de la compassion, de la prise en compte des émotions et des sentiments de l’autre sans chercher à s’en servir d’une manière ou d’une autre, si l’on suppose de la bienveillance au sens de vouloir du bien, certes, la personnalité manipulatrice en est largement dépourvue. Car sa bienveillance montrée est fausse, elle a un but – endormir et une fin – l’endormissement.

Mais en revanche, il faut être doté d’une belle empathie cognitive pour être manipulateur, ou manipulatrice. C’est-à-dire, être capable d’observer les émotions, de faire des liens avec des évènements, des situations, des circonstances et même des personnes, pour pouvoir réellement manipuler. C’est un sens de l’observation extrêmement fin, où l’émotion n’est pas considérée en tant que telle, mais en tant que bénéfice qu’elle offre à celui qui l’observe. Il y a accumulation d’observations, et classement de ce qui est observé, comme dans un dossier, afin de pouvoir s’en resservir en temps utiles et aux fins de maintenir ou développer l’emprise. Il y a conscience de faire à dessein. De se taire, à dessein. De hurler, critiquer, flatter, injurier, complimenter, valoriser, dénigrer, hurler, menacer, invectiver, rassurer, à dessein. Un dessein qui ne nourrit qu’un seul intérêt : celui de la personne toxique. Conscience de faire bien ou mal : oui. Conscience de devoir contrôler pour dominer : oui. Conscience que le contrôle commence par celui des émotions de la victime : oui. Conscience que cela peut lui nuire, la détruire, la tuer : non. La personne toxique s’en moque. L’autre n’a pas d’intérêt, outre celui de satisfaire l’emprise et le pouvoir. L’autre en tant qu’autre n’existe pas. Conscience de ce qu’est l’altérité : non.

Aussi, si je reprends ce terme aujourd’hui trop banal de pervers narcissique, celui-ci n’a pas de conscience de l’autre en tant qu’humain. Car il s’en moque. Mais il a conscience de faire du bien, du mal, de nuire, de faire plaisir. Car cela ne sert qu’un but et une personne : lui-même.
Et pour cela, il agit toujours en conscience. Avec lui-même. Uniquement.

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19 commentaires

  1. Ce que vous affirmez n est que pure vérité … ne rien attendre d une expertise psychiatrique … déjà le juge l interprétera à sa façon ou n en prendra même pas connaissance puisque de toutes façons avec un PN tout est perdu dans tous les cas … divorce ou pas d ailleurs !
    C est très cher et ça ne sert à Rien qu on se le dise bien , pour l avoir vécu … et m être faite traîner dans la boue n espérez rien justice ne vous sera pas rendue c est archi faux !

  2. Merci pour ce texte qui me conforte quant à la personnalité de celui que je viens de me quitter. C’est très difficile de ne pouvoir s’expliquer, avoir de réponses mais je comprends que c est peine perdue .
    Merci pour vos textes qui m aident beaucoup .

  3. Bonsoir, c’est bien ce que j’avais perçu et compris. C est pour cette raison qu’une association m’avait conseillé de ne même pas prononcer les mots « pervers narcissique, emprise etc… ».
    Je suis tout à fait d’accord sur toute cette analyse, c’est tout à fait juste.
    Cela ne me rassure pas mais c’est du vécu.

  4. Tout à fait prouver et bien réel. Tout est résumé et expliqué, il faut le vivre pour savoir de quoi on parle.
    Merci Anne Laure.

  5. Bonsoir . Merci pour ce texte très éclairant tout comme le sont chacun de vos écrits. Je reviens vers votre blog chaque fois que je doute , que je perds pied ou confiance . Vous mettez des mots justes et précis et expliquez parfaitement le processus dans lequel je suis. C est rassurant de savoir que mes ressentis sont justes. Que je ne suis pas  » stupide ou folle « . Continuez de nous éclairer.

  6. Bonsoir . Merci pour ce texte très éclairant tout comme le sont chacun de vos écrits. Je reviens vers votre blog chaque fois que je doute , que je perds pied ou confiance . Vous mettez des mots justes et précis et expliquez parfaitement le processus dans lequel je suis. C est rassurant de savoir que mes ressentis sont justes. Que je ne suis pas  » stupide ou folle « . Continuez de nous éclairer.

  7. Merci Anne Laure pour vos mots pertinents et d’une justesse qui permette à bon nombre d’entre nous de comprendre une partie de ce que l’on ne comprend pas ou plus à travers une situation ou à travers nous même.. Parce que comme vous le dite et je suis de plus en plus d’accord avec ça, ce n’est pas l’expertise ou se battre pour prouver que l’autre à un problème ( N’ait pas un bon parent) Ou encore chercher à mettre un mot sur les comportements de perversion.. Ce n’est pas comme ça qu’on peu se protéger ou protéger ses enfants, mais je pense davantage en se battant d’être qui on est, si on est pas complètement détruit.. Il est malheureusement plus facile de se battre contre l’autre et on en a besoin un temps. Le temps de la colère, de l’émotion, de l’incompréhension. Le temps de comprendre que les réponses ne sont quand nous même et d’accepter..
    Il ne sert à rien de lutter contre l’autre et surtout pas devant la justice qui très certainement vous condamnera vous, parce que le pervers, lui, sait qu’il ne faut pas se défendre, mais rester calme.. D’ailleurs lui, il n’a pas à se défendre.. Bref.
    La seule vrai bataille, c’est je pense comprendre pourquoi on a vécu ce genre de relation pour pouvoir se protéger et éventuellement s’il y a des enfants, savoir les protéger aussi pour la suite. Parce que la vie ne s’arrête pas là, bien au contraire.. C’est long, très long et certains et certaines devront affronter l’injustice, mais devrons se confronter à eux même et pas à l’autre pour rétablir déjà une justice avec eux même. S’il y a des enfants, ils en souffriront de toute façon, ils en souffre déjà depuis longtemps certainement, comme vous, comme nous, dans la subtilité de la perversion de l’autre.. C’est un chemin que l’on ne peu comprendre et acquérir que avec du temps.. Mais rien ne sert de se battre contre l’autre, parce que l’important maintenant c’est sois même et ceux qu’on a à protéger de ce que l’on commence à comprendre aujourd’hui.. L’important, c’est d’avoir commencé à comprendre et même si à ce moment là on est encore loin de se le dire ou de le dire à nos enfants, commencer à comprendre c’est commencer à se protéger et protéger ceux qu’on aime..
    Vous pouvez bien-sûr me detromper, je ne parle qu’au nom d’un ressenti personnel
    Merci encore Anne Laure..

    1. Vous avez raison ; même si c’est difficile car cela donne le sentiment d renoncer à une certaine forme de justice, ça interrompt aussi le besoin de reconnaissance, d’être vue comme une victime, avec ce paradoxe : la victime a besoin de cette reconnaissance autant qu’elle la redoute.
      Mais en effet, se battre pour soi ‘et comme vous le dites , contre soi) est plus judicieux et profitable que se battre contre l’autre…

  8. Bonjour,
    Dans votre article, ne voulez-vous pas parler de théorie de l’esprit plutôt que d’empathie ? En effet, il n’est pas inconcevable d’avoir la capacité à connaître les états mentaux, émotionnels, sensitifs de l’Autre mais sans avoir pour autant d’empathie, cette capacité qui va au delà de la perception de l’etat émotionnel de l’Autre, et qui est de ressentir les conséquences de cet état émotionnel.

    Merci en tout cas pour vos «  réactions » qui me ravissent et m’aident à aller toujours vers une meilleure connaissance de l’etre Humain.
    Cordialement
    Vb

    1. je crois qu’il est difficile aujourd’hui d’utiliser certains mots, entre autres l’empathie, dont tout le monde se « comble ». L’empathie est cette capacité en effet à absorber la charge émotionnelle de l’autre. Mais elle a aussi une forte résonance cognitive, et la nuance est difficile. Alors en effet nous pouvons parler de théorie de l’esprit. EN tout cas, ignorer que la personne toxique a conscience des conséquences de ses actes est essentiel…

      1. Anne Laure, une de vos particularités que je trouve très spécifique dans votre travail d’aidant, c’est que vous utilisez un autre vocabulaire que les mots que la plupart pose pour « nomer » les choses, les gens, les sentiments, les émotions, les pathologies. Vous trouvez un autre moyens de dire et dans cet autre moyens, on trouve un sens qu’on avait peut être pas réussi à voir par les termes qu’on entend « partout ».. Ça donne du sens, un que a chacun.. Merci

  9. Si seulement vous aviez idée du bien que vous faites avec vos articles, et votre livre m’a énormément aidée à comprendre ma famille dysfonctionnelle. Ma mère vient de mourir alors que je venais de finir votre livre et que je ne l’avais pas vu depuis 22 ans (j’ai 62 ans) et je crois que je commence,enfin,à être en paix. Merci à vous.

  10. Il est toujours difficile de se comprendre : vous dites que les PN n’ ont pas conscience qu’ ils ont affaire à un autre être humain et donc pas conscience qu’ ils peuvent lui nuire gravement , jusqu’ à le tuer . Ne s’ agit -il pas alors de crime contre l’ Humanité comme ceux pratiqués par les pervers nazis par exemple ?

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