UN FUNAMBULE SUR LE SABLE – Un Candide si « différent »

Cela fait bien longtemps qu’un livre ne m’avait pas autant touchée.
Je pourrais m’aventurer à tenter d’en faire une critique que pompeusement je qualifierais de « littéraire ». Mais ce n’est ni ma profession, ni mon plaisir, ni mon désir.
Alors, pourquoi en parler, autrement qu’autour d’un verre entre copines (ah oui, c’est vrai, je ne prends pas de « verre entre copines »), dans un salon (cela dit, ce sera très bientôt le cas) (1), ou – pourquoi pas ? – en m’installant sur un banc public et en clamant combien il est important de lire l’histoire de Stradi.

Funambule sur le sable

Stradi.
Un enfant qui naît avec un violon dans la tête.
Etrange idée, j’en conviens.
Etrange idée ? Pas du tout. Car le livre de Gilles Marchand ne parle pas de musique, de cordes, d’adagios ou de luthier. Le violon dans la tête de Stradi est l’instrument d’une musique qui emporte et conduit tout le long de la lecture, et qui, comme une discrète et amicale compagnie, se fait oublier pour laisser place à l’essentiel.
A la différence.

Car il est question de différence tout au long des pages. Mais si Gilles Marchand n’avait parlé QUE de handicap physique, de différence physique (que par ailleurs il est bien loin d’ignorer dans son roman), il aurait évincé toutes ces différences invisibles et pourtant si complexes, toutes ces « bizarreries », ces comportements inhabituels, dérangeants pour beaucoup, parfois offensants pour certains, et qui pourtant ne sont ni désirés ni choisis par celui qui les met en oeuvre. S’il avait concentré sa réflexion sur le trouble autistique, il n’aurait pas permis à tant et tant de lecteurs de s’y reconnaître, aussi. La précocité, les hauts potentiels, la surdouance ? Mis de côté. Les troubles du comportement ? Evincés du propos. Ceux qui ne rentrent pas dans la norme, pas dans la bonne case du bon formulaire seraient une fois de plus « hors case », hors norme. Le livre ? Pas pour eux…

Or, Un funambule sur le sable parle à tous. Enfants dits « différents », parents de ces enfants, amis, amoureux, proches, curieux, observateurs, ignorants, critiques, moqueurs, indifférents… Le violon, celui caché dans la tête de Stradi, n’est qu’un prétexte – un très beau prétexte, poétique, ludique, qu’on suit et qu’on oublie. Ce qui reste, c’est cette joie de vivre, cet optimisme, cette souffrance aussi, celle de ne pas « être comme tout le monde », celle de faire souffrir malgré soi ceux qu’on aime.

Gilles Marchand ne peut éviter les termes qui qualifient : bizarre, différent, handicapé, malade. Il les pose comme des touches de couleur, sans émotion, sans jugement.

Surtout, il crée un mot, il crée une affirmation, un regard bienveillant, rassurant, encourageant, pour ces gens « différents ». Ils ne sont pas « différents ». Ce sont des « accentués ». Accentué, c’est ainsi que Max, meilleur ami de Stradi et boiteux de naissance, se qualifie, qualifie leurs particularités.

« Nous n’utilisions jamais le mot handicapé. Ni pour les autres ni pour nous. Ce n’était pas tant la définition qui nous rebutait, mais plutôt la lourdeur du mot. Le mot « différent » n’était pas tellement mieux, mais s’il nous excluait de la case de la normalité, il ne nous plaçait pas d’office dans une autre. Nous nous sentions ailleurs.

{…}

Nous ne souffrions que de petites différences que nous pouvions camoufler. Il nous était aisé de ne pas attirer le regards. Il me suffisait de faire taire mon instrument ou plutôt de le priver de liberté et il lui suffisait de rester immobile. Nous avions des différences invisibles. « Ce serait presque de l’ordre du charme » me disait-il lorsqu’il cherchait à retrouver sa bonne humeur.  » Tu sais, comme un petit accent étranger ». Nous étions des accentués de la vie;
Et pourtant, ces petits accents nous définissaient et nous en étions bien conscients. De la même manière que l’accent d’une personne trahit ses origines, nos accents morphologiques nous qualifiaient. Lui le boiteux et moi le gars au violon dans la tête. »

Plus on lit Stradi, plus on oublie son violon. Plus Stradi avance dans sa vie, moins il peut l’oublier. On s’attache à lui, on s’attache à ses mélodies, à ses concerts qu’il joue malgré lui et qui sont entendus par tous, dont il se méfie souvent, défie parfois, souffre de plus en plus.
On ne supporte plus le regards critique, les paroles blessantes, les rejets. On aime ceux qui aiment Stradi.
Stradi n’est ni petit ni grand ni bête ni intelligent ni gentil ni méchant ni blanc ni noir ni chauve ni roux. Stradi est chacun de nous, chacun de ceux qui se sentent différents, qui sont dits différents, qui sont jugés sur leur différence – la différence ne serait-elle pas chez ceux qui jugent ? Stradi est une sorte de Candide du XXIe siècle qui veut simplement comprendre ce qu’il est souvent impossible d’expliquer et qui, par optimisme plus fort que le dépit, va apprendre à « faire avec ».

Et, oui, tous ces gens si « bizarres » ne sont que des funambules qui essaient de ne pas tomber dans ce que la société a de plus fragile et mouvant, dans ses incompréhensions, dans son sable étouffant.

Un funambule sur le sable – Gilles Marchand ; ed. Aux forges de Vulcain

 

 

(1) Le 28 octobre, Gilles Marchand participera au groupe de discussion : Neuro-atypisme et violence psychologique, et vous présentera bien mieux que moi les raisons et les pourquoi de ce roman.

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