LA CHARGE MENTALE (DES VICTIMES DE VIOLENCE INTRAFAMILIALE)

Depuis le 9 mai 2017 circule sur les réseaux sociaux une BD intitulée par sa dessinatrice Emma « Il fallait demander ». Sur un ton humoristique, Emma dépeint tout ce qui remplit le cerveau d’une femme – dans un schéma familial plus que classique : époux et conjointe, et leurs enfants.
Si cette « charge mentale » (1) semble évidente, tout autant que pour beaucoup faite de clichés (ainsi du mari qui ne videra pas entièrement le lave-vaisselle mais n’en sortira que le biberon propre, répondant parfaitement à la demande de sa compagne: « peux-tu sortir le biberon du lave-vaisselle ? »), si elle véhicule également une image selon laquelle l’homme, cro-magnon de bas étage, n’a toujours pas compris que la chose qui se trouve près du lave-linge est un panier de linge sale ou que l’objet attendant sagement devant la porte est une poubelle à descendre, si possible avant une expérience biologique de développement d’asticots, elle participe tout autant à enfermer la femme dans une image où, maîtresse de maison, maman, épouse, femme active, grande GO devant l’éternel, manager familial, gouvernante super nanny super diplômée sans le savoir, bref, cette femme-là, fait tout, presque instinctivement, presque par devoir, presque par habitude familiale, presque par conscience… pourrait-on dire « professionnelle » ?

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Et je repense à cet épisode de la série Fais pas ci, fais pas ça, épisode dans lequel le mari demande :
– Y’a quoi comme dessert ?
– T’as fait une tarte ?
– Non.
– Alors y’a pas de dessert.

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Pour reprendre sur l’idée de la charge mentale, et du dessin posté ci-dessus, « la plupart d’entre nous nous résignons ». Hic. C’est le début du dysfonctionnement. Pourquoi se résigner ? Pourquoi abandonner, se convaincre que de toute façon personne ne le fera à notre place c’est peine perdue et de toute façon personne ne m’aide jamais je vais donc mourir engloutie par un tas de chaussettes sales et dépareillées et ma vie est un enfer ? Pourquoi considérer l’autre, le conjoint, comme un ado attardé incapable de remarquer que la décoration du salon ne se résume pas à des enveloppes en tas, une bouteille vide, un cendrier plein, une veste négligemment jetée sur un canapé et des chaussures trainant nonchalamment  dans un coin ?
Si ledit conjoint n’a pas pris ou reçu l’habitude d’aider, pourquoi le considérer comme un enfant, mais incapable d’apprendre, incapable d’aider ou, mieux pire, incapable d’entendre la moindre demande ? Où se situe réellement le problème ? Chez celui qui ne sait pas ou chez celle qui ne demande pas.
La question est donc : quel risque existe-t-il à demander ?

Cette question, touchant au risque, est omniprésente lorsque l’on considère la violence intrafamiliale. Et là, la charge mentale est toute autre. Il ne s’agit pas de tenir un grand agenda répartissant les horaires des courses, du ménage, des trajets à l’école, à la danse, chez le dentiste, au pressing, des réunions de parents d’élèves, des cours de judo, des devoirs scolaires, des réponses à faire à son chef omniprésent…

Il s’agit de vivre. Et très précisément, de rechercher ce qui peut mettre en sécurité, au moins quelques instants.

Il s’agit de faire une sorte de « check-list », chaque jour. Parfois chaque heure. Comme un pilote de course, ou un chirurgien avant une intervention. Il s’agit d’être prêt-e à une adaptation permanente, sans réflexion, sans prise de recul, sans autonomie. Il s’agit d’être robotisé-e et de savoir répondre parfaitement et avec le logiciel idoine, à la minute près, à tout ce qui sera demandé, ordonné, et ce, explicitement ou implicitement.
– suis-je bien habillé-e ?
– que veut-il (elle) manger ?
– attend-il (elle) une réponse ?
– est-ce que je dois sourire ? répondre, parler, me taire, sortir de la pièce, rester là, rire, pleurer, ne rien montrer, dire quelque chose ?
– est-ce que les enfants sont assez sages, trop sages ? Est-ce qu’ils lui ont fait un bisou, assez de bisous, trop de bisous ? Peuvent-ils jouer ? A quel jeu, avec quel bruit, dans quelle pièce, à quelle heure, pourquoi, avec qui, comment, quand ?
– est-ce que je dois faire un geste, bouger, rester figé-e, demander, me taire, toujours me taire, ignorer, m’ignorer ?
– est-ce que ça va aller ? 

Voilà bien LA question principale, pour une victime de violence intrafamiliale. Est-ce que ça va aller ? Elle n’est plus dans le « je dois faire ci ou ça pour que la maison tourne », mais dans le « je dois faire ci ou ça pour éviter une crise, une colère, un reproche, une menace, un silence, une insulte, un coup… ». Pour vivre. Pour survivre.
C’est une charge mentale considérable. Dont la victime ne peut tirer aucune satisfaction (je sais, vider le lave vaisselle n’est pas satisfaisant. Le faire remarquer entraîne cependant, dans un contexte sain, un soupir, parfois une dispute. Mais qui se règle).

La victime de violence intrafamiliale n’a pas le choix. Elle a une certitude : elle ne peut rien demander. Elle ne peut pas compter sur l’autre. Elle ne peut pas arrêter la mécanique. Elle est prise dans un engrenage qui ne doit jamais s’enrayer. Elle est un hamster dans sa roue, elle doit la faire tourner, sinon elle s’expose, gravement. Et si elle ralentit le rythme, elle s’expose. Si la roue ne tourne pas comme le souhaite son conjoint, ou sa compagne, elle s’expose. Si le moindre petit élément ne convient pas à l’auteur des violences, elle s’expose. Elle est programmée, et ne doit pas stopper le programme.

La charge mentale, dans un contexte sain, peut être minimisée. L’échange peut être instauré. Il est possible de demander, d’apprendre à demander. Jamais dans le cadre de la violence intrafamiliale. Ce serait se condamner, ce serait donner à l’auteur des violences une nouvelle arme, une nouvelle raison d’agresser.
Et les enfants sont tout autant victime de cette charge mentale bien particulière.
Ils observent, ils voient, ils pensent que « c’est normal », ils reproduisent. Ils apprennent un mode de vie faussé, et n’apprennent pas la possibilité de parler, d’échanger, de former et exprimer une opinion, de s’opposer.

Cette question de la charge mentale, telle que présentée par Emma, est donc à la fois vraie et caricaturale, mettant en évidence des schémas archaïques – et qui pourtant semblent toujours bien ancrés et présents, sinon quel besoin d’en parler ? , et révèle ce qui demeure une entrave pour bien des femmes, essentiellement des femmes, à savoir la (non) répartition des tâches dans le foyer.
Mais elle en dissimule une bien plus violente, générant des distorsions cognitives, des incompréhensions, des culpabilités, des hontes, qui prennent largement le pas sur l’agacement, la colère et/ou la fatigue du quotidien. Et cette autre charge mentale, sournoise, est pervertie dans sa compréhension. Ce n’est plus « il pourrait m’aider » mais « j’aurai dû le faire, j’aurai dû me taire ».
Ce n’est plus « personne ne m’aide » mais « je ne suis bon-ne à rien ».
Car elle possède une autre face, cette charge mentale née de la violence quotidienne : elle touche principalement les femmes, mais elle peut toucher aussi les hommes. « Si je n’obéis pas à ce qu’elle me demande, elle va encore se fâcher et me frapper. C’est à moi de rapporter le pain, il ne faut pas que j’oublie de l’acheter, sinon c’est un coup de torchon quand j’arrive » (2).
Et, comme dit plus haut, elle touche les enfants. habitués à la soumission, à un certain nombre de comportements, pour ne pas déranger, pour ne pas se faire remarquer, parce que « c’est ce que veut papa » et parce que « papa est (toujours) fatigué et énervé par son travail », ces hommes, comme leur parent victime, sont des victimes également, robotisés, conditionnés et programmés, qui garderont ces ancrages et ces croyances bien (trop) longtemps, s’ils peuvent un jour s’en débarrasser.

(1) La chercheuse Nicole Brais de l’Université Laval de Québec définit la charge mentale comme « ce travail de gestion, d’organisation et de planification qui est à la fois intangible, incontournable et constant, et qui a pour objectifs la satisfaction des besoins de chacun et la bonne marche de la résidence. »

(2) Témoignage reçu lors d’une consultation

2 comments

  1. la charge mentale de 2 parents défaillants psychiquement est atroce, fille unique, j’ai du traverser les enfers plusieurs fois. Meurtre commis par mon père schizophrène , poussé par l humiliation extrême de ma mère’, violences psychologiques extrêmes mère psychotique perverse narcissique, prise de conscience d’une mère mortifère récente . Je suis comme une traumatisée de guerre.En soin…..
    Maitrise de psychologie clinique., 24 ans enseignante et actuellement en maladie longue durée….La surcharge a explosé !

  2. La difficulté est aussi d’arriver à s’en rendre compte de ses mécanismes. une fois sortie de l’enfer on perpétue nos schémas si bien ancrés. Et on peut blesser les gens qui, normaux eux, ne comprennent pas pourquoi on donne l’impression d’avoir si « peur » d’eux.

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