LE SILENCE INSUPPORTABLE

« Je n’en peux plus. Je crois que je vais craquer. Il ne dit jamais rien, il ne répond jamais à mes questions, quand je lui parle, il se lève et me tourne le dos. Si je lui demande quoique ce soit, je n’ai pas de réponses. Et puis il prend de grands airs étonnés, prétend ne pas être au courant, affirme que je n’en n’ai jamais parlé. Je ne sais même plus si j’ai déjà dit ou pas ce dont je parle. Il me reproche de ne pas le tenir au courant et soutient que je fais des secrets. Pourtant, je suis sûre d’avoir déjà dit, j’ai l’impression de me répéter tout le temps et que ça ne sert à rien. Et quand je me tais, parce que je ne sais plus quoi dire, il se met à bouder et crie qu’on ne peut jamais discuter avec moi. Il faudrait peut-être que je m’enregistre, que je note tout, mais ce n’est pas une vie ! Je n’en peux plus… »

Quand on parle de relations toxiques, et des comportements mis en oeuvre par une personne manipulatrice, perverse, toxique… on évoque bien souvent le chantage, la menace, l’insulte, les injonctions paradoxales… On oublie souvent le silence.
Or, le silence, utilisé pour déstabiliser la personne victime de ces comportements, est à la fois extrêmement efficace et totalement redoutable.

Bien sûr, il peut arriver de réellement ne pas entendre son-sa conjoint-e. Bien sûr, il peut arriver de ne pas avoir en l’instant la réponse adéquate à une question – mais dans ce cas rien n’empêche de dire « Excuse-moi, je te réponds plus tard, pour le moment je ne sais pas. » Bien sûr, il arrive aussi de penser, d’être certain-e avoir dit quelque chose, et ne pas l’avoir fait.
Le danger, celui évoqué ici lorsque je parle de silence, est le systématisée. La répétition, la récurrence du silence. Parce qu’il donne le sentiment de ne pas exister, de ne pas avoir d’importance, d’être invisible et transparent. Parce que c’est un déni de la personne, la plongeant, dans tous les sens du terme, dans l’ignorance. Parce que se heurter non pas à un mur, mais à un vide, en permanence, est très déstabilisateur.

Parce qu’il occupe de la peur. En effet, comment oser reprendre la parole, comment oser dire quoi que ce soit, même le détail le plus anodin, lorsque l’on s’expose au mieux à un reproche, au pire à une insulte – simplement parce que l’on formule à nouveau une demande et qu’en réponse vient un « c’est bon, tu me l’as déjà dit, pas besoin de te répéter, je ne suis pas débile ! ». Débile… non.. mais muet-te, par choix, pour maintenir l’autre sous contrôle, oui.

Le silence occurre également de la honte. « Je ne sais pas me faire comprendre, je ne sais pas dire ce que je veux, je suis nul-le, je le dérange tout le temps mais j’ai besoin de savoir et il – elle ne répond jamais. ». La honte est celle d’être là, mais invisible, d’être là, mais dérangeant-e, d’être là mais d’être de trop. Une honte qui invalide, la personne qui la subit allant se mettre à développer une réflexion paralysante. Elle va se concentrer sur ce qu’elle a dit, chercher à se rappeler si elle l’a réellement dit, essayer de trouver le mot juste et le moment idoine pour s’adresser à son compagnon ou à sa compagne – ou à son parent. Et la honte s’accompagnant toujours d’une forme de culpabilité, la personne victime se sent coupable de déranger, de gêner, d’exiger du temps là ou c’est inutile, de faire des demandes suffisamment inintéressantes pour ne pas mériter de réponses et des propositions suffisamment stupides pour ne pas être entendues ou appréciées positivement.

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Mais l’un des effets les plus pervers de ce silence décidé par l’auteur des violences psychologiques, est qu’il fait naître un autre silence : celui de la victime. C’est toute la nuance entre le silence obligé et le silence décidé. Celui qui est décidé est violent, brutal, annihilant, niant l’individualité et l’altérité. Le silence obligé se met lentement en place. Il est obligé, en réponse au silence subi. Comment parler à celui ou celle qui n’entend pas ? A quel moment, et que lui dire ? Comment être sûr-e d’avoir une réponse juste et non un reproche ou une réflexion désobligeante, agressive, méprisante ?

Beaucoup, face au silence accumulé sur des années, « craquent ». Une soudaine colère, une sorte de rage, l’urgence et le besoin à avoir une réponse, font adopter, par la victime, des comportements qui peuvent sembler irrationnels ou disproportionnés. Elle est en train de hurler son désespoir, son besoin d’être entendue, sa nécessité d’exister. Mais l’auteur des violences va aussitôt s’en servir et retourner les cris contre sa victime : « T’es complètement hystérique, c’est pas normal de hurler comme ça… ». Aussi, la victime qui a réagi une fois, en survie, replonge dans son silence, et subit à nouveau les reproches « Tu n’as jamais rien à dire, tu ne sais pas parler, tu n’as pas d’opinion, je m’ennuie avec toi… ». Ou encore, quand elle essaie de parler, quand elle tente à nouveau de s’exprimer pour ne plus être confrontée à ces reproches, elle se fera dire que c’est trop tard, ce n’est pas le moment, c’est mal dit, c’est un mensonge, c’est une fausse opinion, ce n’est pas un vrai sentiment qui viennent d’être exprimés. Et à nouveau, en pleine confusion, la victime se tait… et se fait dénigrer, une fois de plus.

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En outre, le silence est une arme qui va durer longtemps et être utilisée de diverses manières. S’il est insupportable et destructeur de vivre dans le silence et face au silence de son conjointe ou de sa compagne, ou encore d’un parent, il est tout aussi destructeur de le subir après une rupture, particulièrement lorsque des enfants se retrouvent pris dans cet engrenage infernal. Aucune information communiquée par la victime n’aura de réponse; Aucune demande n’aura de réponse. Aucun souhait ne sera entendu. Les seuls retours sont toujours dans le rejet et le mépris. Les quelques réponses sont totalement hors propos. Ainsi il peut être demandé, par la personne victime des violences psychologiques, le lieu de vacances prévu, le jour du départ, ou une information sur la santé de l’enfant, celui-ci étant malade alors qu’il partait chez son parent auteur des violences. Et il n’y aura pas de réponse, ce qui fera naître, outre la culpabilité de demander (de « déranger ») l’angoisse disproportionnée… comment va l’enfant ? Où est-il ? Que devient-il ? Comment le joindre ? Comment lui parler ? Est-il en danger ? Que faire pour l’aider ? Et ces questions en font naître d’autres, ainsi que de fausses certitudes : C’est ma faute, il était malade et je l’ai laissé partir, je ne sais pas s’il a tous ses médicaments, je ne suis pas à la hauteur, je ne sais pas le protéger…

Et pire encore, si une question se pose concernant ce que l’auteur des violences considère être comme de sa propriété, c’est à nouveau et avec violence que les réponses fuseront. Lui demander quoi que ce soit concernant le versement d’une somme d’argent pourtant dûe, le règlement d’une situation immobilière ou patrimoniale, l’organisation d’un week-end ou d’une semaine de vacances… et ce silence déjà pesant va s’installer d’autant plus, et se terminer en colère dévastatrice : « Arrête de me poser cent fois la question, je te répondrai quand je pourrai, tu n’as pas le droit de… ».
Et, une fois de plus, la victime se retrouve seule avec elle-même, confrontée à l’obligation de se taire, d’attendre, et de ne pas savoir, de ne pas exister, de ne jamais être considérée.

On recommande parfois le silence aux victimes. On recommande le « no contact ». Il faut aussi y être préparé. Il faut savoir comment et quand le mettre en oeuvre. Répondre ne veut pas dire faire le jeu de l’auteur des violences. Rester factuel quand il veut vous amener sur le terrai émotionnel est indispensable. Oui, non, c’est simples réponses sans complément ne sont pas des insultes ou des marques d’irrespect. Elles positionnent. Je ne sais pas ne nécessite en principe pas de se faire insulter; Je ne sais pas veut en principe dire : je ne sais pas. Comment le dire autrement ? Je n’ai pas pour le moment de réponse à te donner mais je reviens vers toi dès que possible.

Encore  une fois, tout est question d’équilibre, de justesse, de possibilité de se remettre en cause, d’accepter la demande d l’autre, de l’entendre – ce qui ne veut pas dire y répondre forcément positivement.
Tout est question d’intention réelle ou dissimulée, de but à atteindre, et non de sens.

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3 comments

  1. Après 4 années de relation ,j’ai enregistré  » nos soirées  » je pensais être malade ,c’est ce qu’il me disait…les enregistrements sont éloquents et pathétiques ..mais salvateurs pour ma santé psychique .

  2. Pour moi le silence ça a été le pire à gérer. J’avais cette impression de ne pas exister, d’être invisible. C’est vrai qu’on en parle peu. Et pourtant ça fait de sacré dégâts.
    Merci encore pour vos billets qui m’aident toujours énormément.

  3. LE SILENCE, c’est le MÉPRIS, la CULPABILISATION de l’être toxique envers sa proie. Plus dévastateur que l’insulte et plus insidieux dans la déstabilisation.

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