LA RECONSTRUCTION

Le dernier groupe de discussion de cette année 2016 – 2017 avait pour thème « la reconstruction ». Certain-es indiquent « ce n’est pas une reconstruction, la violence que j’ai vécue est issue de mes parents. » Or, que le schéma ait été imposé par les parents, ou par un-e conjoint-e, il y a eu construction. Construction difficile, construction en souffrance, application de mauvais schémas sans respect pour la personnalité et l’individualité de celui – celle qui subit, mais tout de même, construction.

Aussi, le terme reconstruction semble bien adapté. Car il va falloir construire, comme on bâtit une maison sur un terrain nu, ou, pour être encore plus exacte, après avoir démoli un bâtiment où les malfaçons sont nombreuses et pas toujours apparentes. Et il va falloir commencer par les fondations, c’est)à-dire par ce qui constitue l’essence même de la personne, et qui jusque-là a été dissimulé, nié, ou ignoré.

 

La reconstruction se fait en plusieurs étapes et commence à la prise de conscience.

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« j’ai été stupide, je n’aurais pas dû dire ceci, faire cela… » Il n’y a pas de mode d’emploi. Et il est essentiel de bien l’entendre : il n’existe aucun « rythme » obligatoire, aucun schéma parfait ou idéal. Pourquoi ? Parce qu’on parle de personnes, et non de petits robots prêts à être formatés et opérationnels. La robotisation a déjà été vécue. Il s’agit ici de permettre une libération. Libération psychique, physique, affective, émotionnelle. Vouloir calquer une méthode, une « boîte à outils » sur les personnes qui ont été ou sont encore victimes de violence psychologique revient à les maintenir sous emprise, les mettre sous une nouvelle emprise, celle du thérapeute vers le-laquelle elles se tournent et auquel-le elles demandent de l’aide.

La reconstruction demande de la patience, de la compassion et de la bienveillance. Ces trois éléments doivent se manifester tant dans l’attitude et le travail du thérapeute que concernant la victime vis-à-vis d’elle-même. Elle est souvent son propre juge, un juge implacable, exempt de sentiments et de compréhension. Aussi, quand on parle de bienveillance, il faut préciser : Bienveillance pour qui ? Bienveillance vis-vis de soi, comme il faut être bienveillant pendant une convalescence. Ne pas oublier qu’on apprend par les expériences que l’on fait. Le parcours ne va pas être progressif, linéaire et sans embûche. Les rechutes sont fréquentes. Les erreurs, les « ratages » sont possibles. Il faut prendre le temps de les observer pour en tirer des conclusions et avancer. Se dire « j’ai raté… il-elle avait raison », c’est rester concentré-e sur ce que l’auteur des violences pourrait penser. Se dire « j’ai raté, pourquoi ? », c’est s’autoriser à modifier son comportement en apprenant de cette expérience.

Le syndrome de la victime, et le risque de rechute : comme pour une victime d’un accident de la route, d’un accident de la circulation, les victimes de violences psychologiques sont en « soins », en récupération. Ce travail est une forme de kinésithérapie, à la fois corporelle, psychique, spirituelle, et émotionnelle… Une personne gravement accidentée va devoir être aidée, encouragée, soutenue pendant toute sa convalescence et sa rééducation. Une personne victime d’un accident de la circulation de la vie, victime de violence psychologique, nécessite également une rééducation. Et même si cette rééducation prend du temps, même si certains jours, certaines semaines parfois sont bien plus difficiles, pouvant mener à une forme de renoncement, il est essentiel de continuer, de conserver son objectif comme un phare. Mettre un terme à ce travail, c’est se mettre en danger ; c’est aussi faire un cadeau à l’auteur de violences – même si c’est un cadeau temporaire – puisqu’à nouveau, et pendant un certain temps, il reprend le contrôle sur la vie de sa victime.

Petite réflexion : nombreuses sont les victimes qui vont osciller entre la méfiance et l’hypervigilance : la peur de devenir ou d’être devenu-e paranoïaque, la peur de l’autre, la peur de s’engager… Ne serait-ce pas également avoir peur de soi-même, de son absence de limites, de sa sujétion aux contraintes et à l’autorité, de sa difficulté, voire de son impossibilité à dire non ? Et dans ce cas, à quelle autorité, comment peut-on la définir ? Ne serait-ce pas, en allant plus loin, avoir déjà la conscience de soi, conscience jusque là interdite. Toute cette période va permettre d’acquérir, en quelque sorte, un nouveau langage, un nouveau mode de communication, mais aussi un nouveau regard, tant sur soi, que sur les autres.

Une question se pose très souvent : quel comportement avoir avec les enfants ? Il se crée en effet une nette évolution, allant du silence qu’on croit protecteur à la parole qui permet de dire, de clarifier, de lever des secrets. Il est alors indispensable de distinguer le regard porté sur la personne de celui porté sur des comportements En effet, dire « ton père est méchant » oblige l’enfant à juger son père, à prendre parti, ou à ignorer ce qui vient d’être dit. En revanche indiquer « ne pas te donner de nouvelles alors qu’il doit venir te chercher n’est pas normal » fait réfléchir sur une attitude. Et même si enfant va tenter de trouver des explications et même des excuses, il le fait en fonction d’un comportement, et non d’une personne. Il ne faut jamais oublier qu’un enfant est une personne à part entière, avec son fonctionnement, ses capacités, ses propres traits de caractère. Il est important de  faire attention aux comparaisons, aux confusions… : « Il est tout comme son père » est différent de « Il a des traits de caractère qui m’inquiètent et que je me dois si possible de surveiller. »

La reconstruction conduit à la nécessité de se recentrer, à sortir d’une forteresse qui n’est pas destinée à protéger mais à interdire, à exclure du monde. La construction de la forteresse dépend de l’auteur des violences. Il en a déterminé la forme, la hauteur des murs, leur épaisseur. Il connaît l’accès à celle-ci. La victime est enfermée, et ne peut entrevoir ni porte ni fenêtre. Parfois elle ne sait même plus qu’elle peut les chercher. Lorsqu’il devient clair que cette forteresse était une prison et non une gardienne, la personne victime commence à en appréhender les limites. Et parce qu’elle va porter sa réflexion sur ce qui lui appartient et lui a permis de résister pendant toutes ces années de violence, elle va y trouver des forces et des atouts lui permettant désormais de se battre et de sortir de cette forteresse jusque-là inattaquable.

La victime va donc se recentrer sur elle, tourner le projecteur vers elle : on peut faire un parallèle avec le conducteur sur une route inconnue. Il faut définir le but à atteindre, la route à prendre, le temps à mettre. Il faut regarder dans le pare-brise et les rétros, sans que l’un ou les autres empêchent de se servir de tout ce qui est à la portée du conducteur pour avancer tout en se protégeant.

Le fantôme dans le placard & la mauvaise madeleine : tout au long de sa vie à venir, la personne victime va traverser des instants de réminiscence douloureuse. Ainsi,e elle aura subitement le sentiment d’être suivie, ou d’être écoutée. Elle sentira une présence, inexistante, mais se retrouvera à nouveau sous contrôle, contrôle qu’elle va s’infliger à elle-même, mais qui va pendant un temps la bloquer physiquement et psychiquement. Que ce soit d’ailleurs sur le plan physique ou émotionnel, cette personne ressentira exactement ce qu’elle ressentait lorsqu’elle était sous emprise. Ces moments ont leur importance lorsqu’ils sont compris et parfois verbalisés. Ils permettent entre autres de ne pas oublier; Ce qui a été vécu a réellement été vécu. Même si le temps en efface certains contours, la violence a été bien présente. Affronter ces moments douloureux qui peuvent se présenter permet de se souvenir du parcours franchi ainsi que de toutes les forces déployées pour s’en sortir.

Les bons moments : de l’instant à la pérennité, lorsque le plaisir devient possible, compréhensible et ressenti. La personne victime va petit à petit s’autoriser à « prendre du bon temps », tel qu’elle peut elle-même le définir et non tel qu’un-e autre va l’imposer. Pour l’un-e, ce sera de se (re)mettre à regarder voler les oiseaux, à les écouter chanter, pour un-e autre, ce sera recommencer à lire, à écouter la musique qui lui provoque une émotion positive, pour le-la troisième, ce sera de se remettre à manger ce qui était devenu interdit ou inenvisageable. Ceci se fait lentement, et c’est lorsque cela devient spontané que le plaisir peut être autorisé.

Il y a encore beaucoup à dire sur cette étape, longue, lente, où le temps doit être vu comme un ami et non comme un ennemi. Il y a encore beaucoup à analyser également, tous les ressentis, tous les vécus ne pouvant être résumés en quelques lignes.
Il est en tout cas indispensable d’être accompagné-e. Indispensable de se respecter. Le respect devient un maître mot. Après avoir subi la sujétion en croyant, en ayant appris, que c’était du respect, le redéfinir, justement, et l’exprimer est essentiel. Il est indispensable de verbaliser et d’apprendre à s’autoriser, à dire son accord, mais aussi son désaccord.
Il est indispensable d’accepter que si « l’autre » est un être humain à part entière, « l’autre » doit aussi voir la personne qui a été ou est victime, non comme une victime, mais également comme un être humain, à part entière.

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©Anne-Laure Buffet

 

 

 

One comment

  1. Complètement démoliei, détruite….Prise de conscience violente,l’ horreur.Cette horreur on ne peut l’éviter. Il faut être bien accompagné , par plusieurs personnes même. Psys , groupe de parole, soutien. Amis , avancer doucement à son rythme; ne jamais lâcher.Les êtres de lumière existent ils nous aident à renaître à nous reconstruire c’est POSSIBLE. Un grand merci a ces personnes rempli d ‘Amour.

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