SI ON PARLAIT « VALEURS » ?

Il y a quelques jours et alors que je me promenais sur Internet, je suis tombée – le mot est faible, car je me suis fait très mal, sur un site marchand proposant divers produits (tee-shirt, coques de téléphones…) illustrés de jeux de mots extrêmement douteux, sexualisés, vulgaires, sexistes, parfois pornographiques, détournant l’image d’artistes et de personnes célèbres, … et décédées (c’est plus facile, elles ne peuvent pas se plaindre de cette utilisation de leur image).
Je ne vous donnerai qu’un exemple : « Ce soir j’en Chopin dans un coin ». C’est de loin un des moins obscènes.

J’ai écrit au site en question pour leur faire part non seulement de ce que je ressens, mais également des conséquences de leurs ventes ou propositions de vente, et des messages que cela véhicule, notamment chez les plus jeunes  : non respect de la femme et de l’homme, non respect de la sexualité, considérée comme une monnaie d’échange, une menace ou un sujet de moquerie cruelle, non respect du droit fondamental à se respecter et à dire non à tout acte ou parole considéré(e) comme dégradant(e) et humiliant(e).
Le sexe est entré dans les cours de récré, jusque dans les maternelles, et personne ne semble réagir. J’entends, personne au niveau politique, par exemple.
Le site, prompt à se faire bien voir et très certainement par volonté de se couvrir, n’a pas tardé à me répondre, et voilà le courrier reçu :
« Bonjour Anne-Laure,
Par le biais de détournements, de trait d’humour, et au travers des références collectives nos produits ont pour but de faire sourire ceux qui les portent comme ceux qui les croisent. Nous comprenons néanmoins qu’ils ne puissent pas tous correspondre aux goûts de chaque individu. C’est pourquoi nous prenons en compte vos remarques dans le but d’améliorer notre offre. Nous restons à votre entière disposition pour tout complément d’information. Très cordialement. »

Je viens d’avoir une leçon d’humour.
Sauf que je ne partage pas du tout cet humour-là.
Et que, ce qui me rassure, je ne suis pas la seule à ne pas le partager.
Nous sommes même très nombreux à être choqués, profondément.
Par exemple, ce commentaire reçu sur ma page Facebook : « Je vous rejoins Anne Laure. Les ados aujourd’hui vivent dans un monde agressif et leur mode de communication est l’agression et le sexisme. Tout ceux qui leur répondent que c’est de la violence passent pour des ringards qui ne comprennent rien au monde actuel. »
Ou encore celui-ci : « Dans une société pornographique où tout s’achète, se vend, où tout est mis au même niveau, pouvoir, fric, sexe, c’est la société entière et son fonctionnement qu’il faut combattre. Combattre sans les armes des religieux qui refont surface, ne pas être cause commune dans la censure qui frappe inconsidérément, c’est dire s’il faut être subtile. quid des émissions de télé réalité, de l’image véhiculée de femmes aux liftings tapageurs, des façades vides avec personne dedans qui deviennent modèles pour des gamines de 12 ans, la mise en valeur de la bêtise car si on manifeste un peu de savoir c’est la rigolade et le rejet du groupe endoctriné par le vide. Kardashian et Cie qui se vendent comme un produit, lifting outrancier, gros seins, grosses fesses, taille de guêpe. Point. Comment s’étonner de tout ce marketting qui n’est que le fruit pourri d’une société décadente. En effet ces gamines de 12 ans ne s’étonnent plus, car c’est leur quotidien d’images intégrées. C’est pourquoi il faut aller plus loin que l’interdiction. »

Nous sommes nombreux à nous indigner.
Nous : des personnes qui, comme moi, nous battons chaque jour pour informer et lutter contre toute forme de violence et agression, psychologique, physique, sexuelle.
Nous : des personnes qui sont ou en ont été victimes. Sujettes aux abus. Aux agressions. Au mépris. A l’inceste, au viol, au dénigrement. Au chantage sexuel.
Nous : des personnes soucieuses du monde actuel, en construction, du développement des enfants d’aujourd’hui, de ceux à venir. Soucieuses que les valeurs morales, le droit essentiel de se sentir respecté(e) et avant tout de se respecter, la nécessité également de ne pas utiliser tout rapport humain comme une simple valeur marchande, soient conservés ou rétablis.
Nous : des personnes qui aujourd’hui se battent pour que les agressions sexuelles, les crimes et délits sexuels sur mineurs, soient plus lourdement condamnés, dans une société qui laisse afficher sur un téléphone des messages invitant à la fellation, la masturbation, la sodomie… comme s’il s’agissait de participer à un match de foot ou de tennis. La partie de cartes, conviviale, amicale, est remplacée par une autre sorte de partie. Dont plus rien de ce qui est censé constituer les fondamentaux d’une société ne s’y retrouve. Les générations se mélangent sans respect, sans mesure, sans limite. Le sexe, la sexualité ne sont que des outils, des faire valoir ou des moyens de pression. L’insulte doit être « bien prise », c’est « juste pour rire », la menace ne doit pas être entendue comme telle, « c’est juste qu’il ou elle a la trouille ». Tout est matière à rabaisser l’autre, à le dénigrer, à le mépriser.

On apprend aux enfants que leur corps leur appartient, qu’ils doivent dire non, refuser… Et on laisse circuler des messages totalement contradictoires.
Il n’est plus besoin de rappeler le film Polisse, de Maïwenn, sorti en 2011, dans lequel une adolescente déclare « sucer les garçons pour récupérer son téléphone parce que « c’est un beau portable ». A la sortie du film, une critique parue dans le journal Le Monde m’avait déjà choquée, qualifiant ces scènes de « purs clichés ».

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Non, ce ne sont pas des clichés. Parce que c’est la réalité. Parce que, contre un téléphone, ou un Mac Do, une jeune ado aujourd’hui accepte, voire propose une fellation.
Il y a quelques jours, j’étais dans un taxi. Pour être exacte, dans un Uber. J’échange avec le conducteur. Il a 23 ans. Et me dit que plusieurs fois des jeunes filles lui ont proposé une fellation, ou un rapport sexuel, contre la course. Parce que c’est normal. Parce qu’elles n’y voient rien de choquant. Parce que, pour elles, ce n’est pas de la prostitution. C’est un moyen comme un autre de payer tout en faisant des économies.

Je repense alors à cette série, et cette mode d’il y a à peine 7 ou 8 ans : les Skin Party, « une soirée organisée à l’arrache, chez quelqu’un ou dans des lieux désaffectés, là où les gens peuvent vraiment se lâcher ».

La première fellation de XXX, 16 ans, lui a été faite par la soeur d’une amie, au cinéma, lors d’une projection du film d’animation Le Monde de Nemo. La scène est à l’image de la sexualité des ados: entre trash et fleur bleue. L’âge du premier rapport sexuel a finalement peu évolué: 17,9 ans pour les garçons et 18,9 ans pour les filles nés entre 1944 et 1953, pour 17,4 et 17,6 pour les jeunes nés trente ans plus tard, selon l’Insee. Les pratiques, en revanche, culte de la performance et banalisation des films porno obligent, ont changé. « La dimension du rêve, de l’inconnu a disparu, estime David Le Breton, sociologue. Les ados entrent dans un univers sexuel formaté, dans lequel le désir masculin domine. »

Encore vierges, certains ados pratiquent « pipes » et « cuni » comme des évidences. Ils se vantent d’avoir déjà « fait tous les préliminaires », comme on coche une liste de courses. « Le corps est perçu tel un outil dont chacun peut, du moins pense pouvoir, se détacher », explique Stéphane Clerget, pédopsychiatre. Les enfants du divorce, plus matures, plus libres et, aussi, plus désabusés, ont un rapport décomplexé à la sexualité. Ils pensent la dominer, les filles surtout. « J’ai une copine de 16 ans qui couche chaque fois qu’elle sort en boîte », raconte XXX. Pourtant, comme l’écrit Daniel Marcelli dans l’ouvrage collectif Cultures adolescentes (Autrement, 2008), si « l’exercice de la sexualité ne fait plus conflit, la rupture sentimentale est l’un des motifs le plus souvent retrouvés chez les adolescents qui effectuent une tentative de suicide ». Coucher, c’est plus facile qu’aimer.  Source : Laurence Debril, Julie Joly – L’Express

J’en étends certains qui me disent « Laisse tomber, le monde est comme ça, c’est la société, c’est le jeunes d’aujourd’hui… » Mais qui fabrique les jeunes d’aujourd’hui ? Nous, si nous laissons faire, justement, ou si nous ne disons rien.
Si nous ne nous réveillons pas, vite.
Et bien.

One comment

  1. Merci pour ce bel article Anne-Laure. J’ai beaucoup de mal avec ces phrases toutes faites « c’est pour rire » « c’est pas grave ». J’ai l’impression que chacune est comme une mise à mort.
    La sexualité est de plus en plus banalisée et ça fait peur. Vous avez raison c’est à nous, à la société de faire en sorte que les choses bougent.

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