« VICTIME », LE MOT QUI FAIT PEUR

« Je ne veux pas être une victime. Non mais, rien que le mot… Victime ! Ca fait … faible, comme si j’étais inutile, comme si j’étais rien. Pourtant j’ai résisté, je vous promets ! J’ai fait ce que j’ai pu. Je ne savais pas contre quoi je devais me battre, ou contre qui. J’ai tenu, je ne sais pas comment. Alors, non ! Je ne veux pas être une victime ! »

Les violences familiales et conjugales créent de grandes souffrances et creusent de profondes blessures. Ceux qui les subissent se retrouvent privés d’énergie et de capacité à penser librement, et pendant longtemps. La plupart, en prenant conscience de leur histoire souhaitent être reconnues, et que justice soit rendue. Elles veulent être entendues, pouvoir dire ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles ont enduré.

Beaucoup se demandent si elles ont raison. Si elles ne seraient pas la cause de leur histoire douloureuse, si elles ne l’auraient pas cherché ou provoqué, en ne modifiant pas leur comportement, en ne mettant pas un terme à la relation bien plus tôt, en y étant parfois retourné.

Certains souhaitent que leur état soit qualifié, qu’un mot soit posé, leur permettant de définir qui ils sont ou ont été dans cette relation nourrie de violences.

Rares sont ceux qui, spontanément, vont se dire victimes.
Et lorsque le mot leur est proposé, la majorité le rejette. Parce que le formatage de pensée induit par l’emprise oblige à s’attribuer une grande part de responsabilité et de culpabilité, interdisant dès lors de se reconnaître victime. Et parce que le mot victime semble affaiblir encore la personne qui souhaiterait pourtant être reconnue comme telle.

Pourtant, le Larousse indique, à victime : « Qui a subi un mal, un dommage ; Qui est atteint d’une maladie, d’un mal subit ; Qui pâtit, qui subit les effets d’une situation, d’événements, de choses néfastes. »

Dans d’autres circonstances, les personnes atteintes par un dommage, par une situation ou des évènements néfastes, demandent et obtiennent cette reconnaissance, entre autres pour pouvoir agir en justice.
Ainsi, un-e accidenté-e de la route, dont la voiture aura été percutée par celle d’un chauffard, le-la laissant invalide pour un temps ou pour toujours, est déclaré-e victime d’un accident de la route et reconnu comme tel. Il-elle ne va pas se dire : « Et si j’avais eu plus de réflexes, et si j’étais parti deux minutes plus tôt ou deux minutes plus tard, et si j’avais conduit un char d’assaut… ». Cette personne est victime de la conduite dangereuse d’un autre individu qui est, lui, à mettre pleinement en cause et doit en porter la responsabilité. Et si elle souffre des conséquences de l’accident, elle ne rejette pas la qualification de victime.
Or, la personne qui subit la violence dans la sphère privée va, en quelques sortes, subir un grave accident de la circulation. Elle va se faire percuter par les intentions destructrices d’une personnalité toxique, et, empêchée d’agir librement, se retrouve dès lors handicapée et privée en tout ou partie de ses facultés mentales et physiques.
Dans le même ordre d’idée, les victimes de cambriolage, d’enlèvement, d’agression… sont reconnues comme telles puisqu’il y a effraction, intrusion dans leur vie, et violence, commise par un tiers, généralement un inconnu.

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De même, et l’actualité ne cesse de le rappeler, les fanatiques, les extrémistes, auteurs d’attentats, font chaque année de très nombreuses victimes. Terme qui n’est remis en cause par personne. Ce sont des victimes du terrorisme.

Et l’on peut également penser aux victimes d’erreurs judiciaires ; aux victimes de la lourdeur administrative ; aux victimes de catastrophes naturelles ; aux victimes des risques technologiques, ou médicaux (et l’on pense immédiatement aux victimes du Mediator, aux victimes des transfusions de sang, aux victimes du thalidomide

FLOOD

Et pour ces victimes, il existe des fonds de garantie organisant leur indemnisation : « Le Fonds de Garantie a pour mission l’indemnisation des victimes au titre de la solidarité nationale et exerce des actions de recours contre les responsables de dommages. »
Le fonds de garantie offre une indemnisation, et prend aussi en considération la nécessité de responsabiliser l’auteur du sinistre :

 » Responsabiliser les auteurs : le recours. Le recours est une activité de récupération d’argent auprès de responsables d’évènements qui ont causé des dommages ; c’est l’autre aspect de la mission du Fonds de Garantie et le complément de son activité d’indemnisation des victimes. Le recouvrement de la créance du Fonds de garantie participe à la responsabilisation des auteurs, à leur réinsertion sociale et à la lutte contre la récidive.
Le recours du Fonds de Garantie auprès des responsables répond à une triple nécessité :
 – Responsabiliser l’auteur du dommage
Dans le domaine circulation, le recours est un moyen de lutter contre la délinquance d’assurance et la fuite devant l’obligation de s’assurer, mais aussi de responsabiliser les conducteurs et par là de participer à l’amélioration de la sécurité routière. Dans le domaine infraction, le recours est un moyen de responsabiliser le délinquant face aux conséquences financières de son acte. C’est aussi, souvent, le moyen pour lui d’avoir le sentiment d’être quitte à l’égard de la société, ce qui fait partie du processus de réinsertion sociale. Le recours est également un facteur dissuasif, moyen de prévention de la récidive.
 – Ne pas laisser une impression d’impunité vis à vis de la victime
Le recours du Fonds de Garantie représente pour les victimes qu’il a indemnisées un signal
fort : l’exécution de la décision de justice qui leur a alloué des dommages et intérêts doit être poursuivi à l’encontre de celui qui a été condamné.
 – Contribuer au financement du Fonds de Garantie
Le produit des recours représente une part non négligeable du financement de l’indemnisation. »

Alors, qu’est-ce qui distingue la victime de violence familiale / conjugale, à laquelle il faut associer la victime de harcèlement ou de violence sexuelle ( que ce soit au travail, dans la rue…) de ces autres victimes ?
Très certainement le contexte ; cette sorte de huis-clos dans lequel la violence va s’exercer, sans témoin, sans preuve, et dont la preuve ne repose alors que sur la bonne foi de celui ou celle qui porte plainte, de sa capacité à porter plainte, et de la capacité à entendre de celui ou celle qui recevra la plainte.
Très certainement aussi sur une conviction, forgée par l’emprise : être en tout ou partie coupable de cette situation ; et, de là, ne pas mériter une quelconque reconnaissance, une quelconque aide.
Très certainement encore, la reconnaissance légale de ces violences, extrêmement  récente (Loi du 10 juillet 2010), et l’absence d’indemnisation pour les victimes de ces violences. Qui, contrairement à ce que l’on peut imaginer, non pas « simplement » à se reconstruire, à se retrouver une identité. Qui doivent également vivre, régler des procédures, se loger, se nourrir, se soigner, trouver (ou conserver) un emploi…
Et qui, parce qu’elles doutent, ont honte, se sentent coupables, vont souvent se battre ou essayer de le faire, seules et sans bruit.
Très certainement enfin, l’information, la prévention et la prise en considération de ces violences doivent encore être renforcées. On entend encore bien trop souvent des phrases assassines telles que « Elle l’a bien cherché… elle n’avait qu’à partir plus tôt. C’est pas si grave, l’important est d’en être sortie… D’ailleurs tu n’en n’es pas morte, tu as encore toute la vie devant toi… »

Et si la victime de violences dans la sphère privée, n’est pas entendue, c’est que son accident de la route est sur une route invisible et bien réelle, celle de sa vie. Le cambriolage a bien eu lieu, dans ses pensées. Le terrorisme s’est manifesté, dans son quotidien, nourri d’effroi et de terreurs dues aux menaces récurrentes. L’erreur médicale est présente, quand elle se voit attribué des symptômes sans que la cause ne soit étudiée. L’erreur judiciaire s’installe, lorsqu’elle est rendue coupable de ne pas avoir ses enfants, de perdre sa maison, de perdre son emploi… Quant à l’auteur des violences, la victime le connaît, et le connaît même très bien ( ce qui semble le disculper) : c’est son père, sa mère, son conjoint, son médecin…

Dire : « Je suis victime de violences » devrait être autorisé, entendu et compris. Comme de dire « j’ai été victime d’un accident de la route ». Parce qu’il s’agit bien d’un accident de la route, sans dommage visible. S’autoriser à le dire, c’est autoriser l’interlocuteur à l’entendre. Et à agir.

2 comments

  1. vos écrits sont toujours aussi justes, c’est de la baume au cœur, oui, bien sûr personne n’a envie d’être une victime, il n’en reste pas moins qu’on peut le devenir malgré soi, merci Anne Laure

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