LE PARDON, NÉCESSAIRE À LA RECONSTRUCTION ?

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« Cette vipère, ma vipère, dûment étranglée, mais partout renaissante, je la brandis encore et je la brandirai toujours, quel que soit le nom qu’il te plaise de lui donner : haine, politique du pire, désespoir ou goût du malheur ! […] Merci, ma mère ! Je suis celui qui marche, une vipère au poing. » Bazin, Vipère au poing.

L’enjeu du pardon est considérable : Il s’agit ni plus ni moins que de se sentir libéré-e à la fois de la rancœur et de la culpabilité. Car la culpabilité, à distinguer du sens de la faute et de la responsabilité, la culpabilité comme la rancœur, comme la honte, est bien quelque chose qui ne vous lâche pas facilement, quelque chose qui empêche d’aller de l’avant.
« J’ai comme un boulet au pied…
-Et ce boulet, vous pouvez le voir ? Vous le représenter ?
– Oui, c’est comme le boulet accroché à un fantôme, vous savez, avec la chaine qui fait du bruit ?
– Donc, votre culpabilité est un fantôme ?
– Non. Oui… Non ! Elle est bien là C’est elle, le boulet. Et je n’arrive pas à enlever la chaîne.
– Alors, c’est vous le fantôme ?
– … »

Signification de pardonner : étymologiquement : don total, entier, parfait comme l’indique le préfixe par (du latin per). “Par–donner”, c’est donner complètement, c’est “tout donner”. Il se situe toujours dans une relation.
Le pardon est un don par surcroît, le don suprême offert après une offense, par un être blessé, en lieu et place de la haine ou du désir de vengeance. Le pardon aux parents présente une difficulté supplémentaire car il est unilatéral : ceux-ci demandent rarement pardon à leurs enfants.

« Il y a un inexcusable mais pas d’impardonnable » ; le pardon est là pour pardonner ce que nulle excuse ne saurait excuser. Levinas

Lorsqu’il s’agit d’un traumatisme, l’oubli est généralement impossible ; ou alors, s’il se produit, c’est sous l’effet d’un déni qui, s’il dure trop longtemps, peut se révéler plus pathogène que la confrontation à la réalité. Le méfait laisse dans l’histoire de la personne une trace indélébile mais c’est précisément à partir de cette trace qu’il faut tenter de reconstruire du nouveau. « Le pardon est plus un acte qui invente un avenir qu’un acte qui efface le passé. » (A.Houziaux)

Est-ce que cela signifie qu’il faut pardonner à ses parents ? Et comment pardonner, faut-il même pardonner à ceux qui ne demandent jamais pardon ?

Il n’y a pas de honte à éprouver de mauvais sentiments envers père ou mère mais, en contrepartie, il y a des risques à les nier ! » Virginie Megglé, Aimer ses parents même quand on en a souffert
Interrogation-constat d’une personne en souffrance : « j’ai enfin compris pourquoi même en ayant reconnu avoir été maltraitée par mon père pourquoi je reste prisonnière de tout mes symptômes physique… Je ne me suis jamais autorisée à le détester !!! »

Reconnaître que l’on a été blessé-e, humilié-e, oblige à remettre en question ses parents et certains préfèrent demeurer dans une illusion relationnelle, continuant à attendre de l’affection de leur part. Devenir adulte, c’est être amené-e un jour à se poser la question de sa dette et de ses rancoeurs envers ses ascendants et à se libérer de l’une comme des autres.

Ce chemin de pardon est toutefois impossible à certains : les blessures de l’enfance peuvent rester des douleurs la vie durant. Elles seront alors le poison qui non seulement empoisonnera l’existence de celui qui fut blessé, mais qui contaminera une grande partie de son entourage ! Ce ne sera qu’au terme d’un long cheminement personnel que faisant preuve d’un courage intime, la personne pourra « accepter » d’avoir eu des parents monstrueux et d’en souffrir encore, mais refuser d’être déterminée par cela et ainsi se libérer de cette emprise générationnelle.

Il semble que le passage par la haine soit souvent une étape obligée. Nombreux sont les individus chez qui le pardon a été précédé d’une période plus ou moins longue de haine profonde, parfois jusqu’à vouloir tuer le parent maltraitant, lorsqu’ils étaient adolescents et jeunes adultes. Cette haine a deux fonctions positives : d’une part elle évite la culpabilité, en rendant sa faute au coupable ; d’autre part elle permet au jeune de ne pas s’identifier au parent maltraitant, en considérant que cette violence est inacceptable. le désir de tuer le parent maltraitant permet à la personne de se maintenir en vie, en donnant un but à son existence.
Signalons cette réaction parfois présente chez les enfants maltraités : une haine plus intense envers le parent non maltraitant qui ne réagit pas face aux actes du conjoint ou de la conjointe. Ce parent qui ne savait comment ni quoi faire, qui peut-être a été aveuglé, dupé, maltraité lui aussi, qui ne savait pas comment protéger, se retrouve alors face au rejet ou / à la haine de son enfant, qui ressent l’absence de protection (gestes et paroles) comme une autre maltraitance, ou une acceptation de la maltraitance réelle.

Certains considèrent que le pardon est un devoir filial, que, même si les parents ont fait subir des violences à leur enfant, ils restent ses parents envers et contre tout, et qu’il doit leur pardonner. C’est faux : le pardon est un choix librement décidé, non un devoir socialement imposé. Certaines personnes estiment avoir trop souffert pour pouvoir pardonner, et ceci est compréhensible et parfaitement légitime. S’il est vrai que le pardon est souvent mentionné chez les adultes résiliants, n’en concluons pas qu’il faut pardonner pour être résilient. Le parcours de chacun est unique et doit être respecté.
De plus le pardon n’est pas un acte méritoire. Pardonner s’est imposé parfois à eux (les pardonnants) comme une quasi-nécessité « thérapeutique ». Le pardon est donc un processus de libération psychologique, souvent plus bénéfique encore pour le pardonnant que pour le pardonné.

Le pardon est une condition de la réconciliation mais il n’y conduit pas toujours. La réconciliation nécessite la volonté des deux parties : le coupable qui demande pardon, la victime qui pardonne, alors que le pardon n’a besoin que d’une personne, la victime, pour émerger. Certains adultes ex-maltraités pardonnent à leurs parents, mais estiment qu’ils ne peuvent aller au-delà, qu’ils ne peuvent s’engager dans une démarche de réconciliation.
Jacques Lecomte, Guérir de son enfance, ed. Odile Jacob

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En définitive, le pardon est un acte tourné vers soi, un don que l’on se fait et non qu’on fait à l’autre, au(x) parent(s) qui ont mal agi, qui ont été malveillants, maltraitants. Le pardon donné ou presque au terme d’un travail de deuil et de mémoire accompli notamment grâce au transfert et à la transformation de la haine, peut être thérapeutique. Si pardonner n’efface pas le traumatisme, il permet de mieux vivre avec et d’opérer parfois une véritable renaissance.

Un témoignage reçu par mail :
« La maltraitance a fait partie de mon quotidien entre l’âge de 6 ans environ et 16 ans. La maltraitance physique était doublée d’une maltraitance psychologique de la part de ma mère envers deux de ses trois filles après son divorce. Elle ne communiquait avec nous que par la violence physique et verbale. Notre sœur aînée avait un rôle différent, mais aussi destructeur.

J’encaissais relativement bien la maltraitance physique que je qualifie de « légère ». Les gifles, les coups, les mises à genoux mains sur la nuque, les tirages de cheveux provoquant des plaques de pelade… s’abattaient sans raison autre qu’un regard mal dirigé, un sourire considéré comme une moquerie ou une grimace, une parole jugée inconvenante, une mèche de cheveux de travers, un vêtement malencontreusement taché, une gaieté qu’elle ne supportait pas.

La maltraitance psychologique a été pour moi la plus grave. J’étais le diable, la souillon, la mauvaise, celle dont on ne pouvait absolument rien tirer, j’irai droit en enfer, rien de moi ne pouvait être sauvé.

Quelques désordres dans mon comportement sont apparus : je volais et j’agressais les passants. Je me suis isolée dans un monde intérieur, à l’abri des tensions, du manque d’amour et des souffrances, meneuse de jeux de rôle que je déroulais selon l’urgence de réparer, de recréer un monde amical. Sur le plan scolaire, je suis passée à côté des apprentissages fondamentaux par l’absence de concentration. Puis la honte et le dégoût de soi sont apparus, j’ai appris à baisser la tête, à longer les murs pour passer inaperçue, à me faufiler sans que l’on me voie, à me taire, à ne plus prendre d’initiative…

Dans la lecture, j’ai trouvé la nourriture nécessaire à ma vie intérieure parallèle, les livres m’ont appris que le bonheur était accessible, que l’amour existait et ma réadaptation a commencé pendant l’épreuve. Grâce à mes lectures je pensais que l’on devait vivre plusieurs vies et que le moment viendrait pour moi d’en vivre une qui me conviendrait. Je me suis projetée sur cet avenir accessible où je ne laisserai pas filer le bonheur.

Effectivement, après ces années d’épreuve, je n’ai connu que du bonheur.

Peut-on pardonner ?

En grandissant, vers l’âge de 14/15 ans je crois, j’ai compris que ma mère se servait de ses filles pour détruire son ex-mari selon l’objectif qu’elle s’était fixé et j’ai commencé à avoir un regard critique sur son comportement vis-à-vis de nous.

J’ai compris aussi que la maltraitance dont nous étions victimes n’était pas dirigée contre nous, mais contre son ex-mari qui l’avait abandonnée et dont elle gardait une profonde blessure. Chaque fois qu’elle nous frappait et nous humiliait sans état d’âme, c’était lui qu’elle frappait et humiliait. Ce n’était pas moi qu’elle voyait quand elle me frappait, c’était lui et elle avait juré de le détruire et de le conduire « jusqu’aux portes de l’enfer ». Comme elle ne pouvait pas l’atteindre, elle allait détruire ses filles. Après que j’ai eu cette révélation, je ne me suis pas trouvé d’autre solution que de la quitter.

Un matin, après une scène violente dont j’étais la cible, ma sœur Annie et moi l’avons quittée pour rejoindre notre père. Ce jour-là, j’ai cru comprendre que si elle avait eu un fusil, elle m’aurait tuée parce que je manifestais un sang-froid et restais impassible devant sa violence, ce qu’elle n’a pas supporté. Mon attitude indifférente lui révélait toute sa faiblesse et ma force. Plus j’étais maître de moi, plus elle se montrait violente.

Peu de temps après mon départ, je lui ai envoyé une lettre dans laquelle je lui ai demandé pardon de n’avoir pas su me comporter selon ses convictions. Elle n’a pas répondu.

Après avoir refusé de revoir ses filles pendant plus de trente-cinq ans, elle a souhaité reprendre contact avec elles. Nous avons eu, elle et moi, deux années de relation riches, interrompues par son décès. Nous n’avons pas évoqué ces terribles années. Pour qu’il y ait pardon, il faut une demande de pardon, elle n’est pas venue. Pour moi, cela n’a eu aucune importance, j’avais rendez-vous avec son cœur apaisé, pas avec des justifications. Et j’ai poursuivi ma route dans le bonheur.

Puisse mon témoignage être un message d’espoir pour les enfants victimes de maltraitance. »

Sylvie Hippolyte, auteur du livre « Les jeudis muets Moi, Fina, enfant du divorce ».

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