LA HONTE, UN SENTIMENT QUI FAIT TÂCHE ET FAIT TAIRE

La honte ressentie par une victime de violences ne repose sur aucune vérité.
La honte est une émotion partagée par toute victime de violence. Elle se niche dans des zones et des ressentis très particuliers. Ainsi les rescapés suite à un attentat, un accident mortel pour leurs proches… vont ressentir également de la honte : celle d’être encore vivants. Celle de « s’en être sorti ».
La honte partage son « terrain de jeu » (le psychisme de la victime) avec la culpabilité. Ces deux émotions se tiennent main dans la main, empêchant toute réflexion objective de la victime, toute réaction, tout comportement lui permettant de franchir, seule, ce sentiment profond et dévastateur d’être devenu(e) indigne.

La honte consiste en la perte de l’estime de soi. Elle représente une crainte spéciale qui obligerait à garder secret le sentiment d’être misérable, qui permettrait aussi, sans en être conscient(e), de protéger l’auteur des violences. En effet, ce qui est honteux ne pouvant être dit, la victime se mûre dans le silence ; et en restant dans ce silence, elle ne dénonce pas. Ainsi l’auteur des violences reste inconnu-e. Seule la victime est soumise aux regards extérieurs. (Même si aujourd’hui on sait que ce ne sont ni les portes, ni les escaliers, ni les placards qui agressent les femmes, elles sont encore bien nombreuses, victimes de violence physique, à chercher à se protéger d’une nouvelle agression en taisant la réalité, et de ce fait elles protègent leur conjoint).

D’une manière générale, la honte est liée à l’appartenance, au « regard » de l’autre. Ce qui est agi en solitaire peut être dit honteux en vertu de principes sociaux ou moraux, mais n’est pas exposé au regard et ne risque donc pas de jeter le discrédit sur celui ou celle qui agit.  « Pas de honte individuelle sans le collectif comme témoin, ou comme acteur, pas de honte collective sans que chacun n’en soit atteint dans sa singularité, dans sa subjectivité. » Marques de la honte, démarque du sujet ; Jean-François Solal SPF numéro 16 (2006)

C’est le sentiment dominant d’être sali, diminué, d’être moins que les autres êtres humains. Et c’est ainsi que la victime va traduire ce sentiment, verbalement : « Je ne suis rien, je ne vaux rien ; je me sens sale… » C’est le soi qui juge le soi.

La honte est une émotion complexe. Elle se distingue des autres émotions par sa dimension sociale, secrète, narcissique, corporelle et spirituelle. La honte est un mélange d’émotions simples (peur, colère, tristesse) et de sentiments (impuissance, rage retenue, désespoir triste, vide…). Elle se manifeste sous différentes formes : émotionnellement (gêne, malaise, peur… ou exubérance, agressivité…), corporellement (yeux baissés, tête basse, rougissement… ou tête haute…), cognitivement (discours interne dévalorisant ou agressif…) et comportementalement (inhibition, paralysie ou ambition, exhibitionnisme…).

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A quoi sert la honte ?

Elle permet en se soumettant à des messages verbaux ou non verbaux de garder une relation que l’enfant perçoit comme nécessaire à sa survie, bien qu’elle ne corresponde pas à ses besoins (par exemple : l’enfant intériorise des réactions telles que : « mais enfin qu’est-ce qui ne va pas chez toi ». Elle s’adresse donc à « l’âge d’enfant », à l’enfant tel qu’on le perçoit, à l’enfant intérieur. Elle implante des schémas, des mécanismes de fonctionnement et/ou de défense, des stratégies d’évitement.

Elle peut être une conclusion que l’enfant tire lorsqu’il se trouve confronté à une tâche impossible (ex : « Je n’arrive pas à empêcher papa de boire »)

Elle peut être une réaction défensive de contrôle et d’espoir d’une relation valable. Lorsqu’un enfant se sent responsable de sa famille (par exemple « c’est à cause de moi que Maman est déprimée »), il prend sur lui la responsabilité de la situation et en situe l’origine en lui-même. Cela lui permet d’imaginer qu’il a le contrôle et qu’il peut résoudre l’échec relationnel présent.

Elle peut être également l’introjection de la honte d’une figure parentale. Cette introjection est communément partagée par les victimes d’inceste, de comportements incestuels, ou par les membres d’une famille qui porte un secret « honteux ».

Pourquoi parler du lien parent – enfant dans le cadre de violence psychologique ? Parce que la violence infantilise. Il s’agit donc non seulement de l’enfant en tant que tel, mais également de l’adulte, victime de cette violence, et qui se retrouve enfermé, pris au piège dans ce cercle vicieux. L’emprise née de la violence psychologique obligeant au silence, la honte ou pour le moins ce qui la cause ne peut être verbalisé, compris, et

Je te mets sous emprise => je développe chez toi une interdiction de penser => je fais naître la peur et la honte => tu n’oses plus parler de peur d’être « puni(e) » => tu n’es pas capable d’agir car tu te sens coupable => la honte te gagne => je me libère en tant qu’auteur fautif de violences de la honte de les commettre car c’est toi, ma victime, qui maintenant la porte.

La honte se manifeste comme une petite voix, insidieuse, qui s’adresse directement à la victime, prenant le relai de l’auteur des violences, de façon permanente : « Tu es faible, tu es nul-le, tu ne sers à rien, tu es laid-e, tu es ignorant-e, tu es inutile… » La victime n’arrive pas à faire taire cette voix. « J’ai le sentiment de devenir folle, j’entends ça toute la journée ». Et même si ces mots n’ont pas été exactement utilisés par l’auteur des violences, le comportement violent dans son ensemble en induit cette traduction. La victime va petit à petit se les approprier et en faire une vérité – tout autant qu’une impossibilité de se comporter autrement. Inconsciemment, elle obéit à l’agresseur en adoptant un fonctionnement en adéquation avec ce qui lui est reproché.

Comportements issus de la honte

Le premier comportement est l’évitement de toutes circonstances en lien avec le premier vécu de honte. Ainsi, certaines victimes de violences vont se dire agoraphobes. Cette phobie est en fait un évitement. Se confronter à la foule signifie se confronter au regard donc au jugement auquel la victime confère une autorité légitime et punitive. Ce n’est plus l’image parentale / conjugale qui fait figure d’autorité, c’est tout regard qui se porte sur la victime, et dans chacun  de ces regards, la victime y transfère l’autorité malveillante qu’elle a subie.
On note également : le silence, le développement de troubles du comportement, la dermatillomanie, les comportements additifs / suicidaires, l’enfermement / isolement social…

Les victimes vont communément avoir tendance à se comparer… à leurs désavantages. « Ce que je vis n’est pas si grave à côté de… Et pourtant je n’arrive pas à avancer. »

Chez l’auteur de violences : La négation, opposition / projection : « je m’en moque». La honte est retournée contre la victime, les proches se voient projeter et doivent accepter sans en être conscients de porter la honte. C’est le cas très souvent dans l’alcoolisme, par exemple : « Si je bois, c’est à cause de toi. ». C’est également le cas lorsque la victime entend « Si je crie, c’est à cause de toi », « Si je suis malheureux, c’est à cause de toi »… Se retrouver culpabilisé non pour une action mais pour une façon d’être développe la honte de la victime.

Quelques hontes particulières :

  • Agression sexuelle ; Inceste ; Viol
  • Parents maltraitants
  • N’avoir pas su / pu dire non
  • Avoir donné un « tel parent » à ses enfants
  • Ne pas avoir vu, compris, entendu « quand il était encore temps »
  • Etre certain-e que personne ne va comprendre
  • Etre certain-e que tout le monde va rire de la situation
  • Ne pas savoir réagir
  • Ne pas arriver à en sortir
  • Avoir « replongé »

 

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Anne-Laure Buffet

3 comments

  1. Oui grandir dans la honte de ses parents est très difficile, et douloureux, on est toujours coincé, on rase les murs, on ose jamais s’exprimer …..Peur du regard des autres qui colle.Avec un énorme travail sur soi, de belles rencontres , maitresse, enseignants, médecin, kiné, psy, animateurs, prof,amante … (toujours à la recherche d’une » mère « ). Après des dizaines d’années de souffrance terribles, de travail sur soi enfin s’aimer. Etre, exister. Jouir de la vie, enfin presque….AIMER LA VIE OUI!

  2. Merci Anne-Laure de si bien parler de ces choses sur lesquelles je n’arrive pas toujours à mettre des mots. La honte m’a conduit à l’isolement. Je comprends enfin pourquoi pendant les premières années, j’ai tout fait pour préserver mon « bourreau »; Je ne montrais de lui qu’une image d’homme fort et amoureux. Je ne disais jamais la vérité si bien que quand je suis partie, peu ont réellement compris mon geste, peu savaient qui il était vraiment. J’ai moi même mis un temps fou à le comprendre et l’accepter.
    Après un gros travail sur moi, des heures d’écriture, l’écoute de professionnels attentifs, on voit la lumière au bout du tunnel. Un long chemin pour renaître SOI, délivré du poids des silences et de la honte.

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