ERREUR DE CASTING

 

Vendredi, 16h.
Je viens de finir ma dernière consultation, pour cette semaine.
Un petit tour sur Facebook,un petit tour dans l’actualité. Et soudain, une sorte de sidération.
Roman Polanski, président de la cérémonie des César le 24 février (ça va, je me tiens au courant, je le savais déjà, comme tout le monde. J’ai juste un peu plus le temps d’y penser, là.)
Il y a quelque chose de pourri au royaume de France, pour ne paraphraser personne.

Roman Polanski – un prénom qui sonne comme un destin.
Un enfant qui grandit à Cracovie alors que ses parents sont déportés. Il retrouve son père à la fin de la guerre. Sa mère ne réchappe pas du camp d’Ausch­witz.
Un homme lettré, cultivé, passionné, érudit.
Un réalisateur, scénariste, touche-à-tout, de l’absurde au thriller, du Locataire au Bal des Vampires.
Un mari affreusement meurtri par l’assassinat de sa femme, Sharon Tate, par la « famille » de Charles Manson. Il perd son épouse et le bébé qui allait naitre quelques semaines plus tard.

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Un pedocriminel. Le 10 mars 1977, Roman Polanski, âgé de 43 ans, a reconnu une relation sexuelle avec une mineure de 13 ans, Samantha Geimer, en marge d’une séance de photographie à Los Angeles, aux Etats-Unis. Samantha Geimer racontera devant un grand jury, dont le Los Angeles Times a lu le rapport, que le cinéaste lui avait fait boire du champagne, l’avait droguée et qu’elle avait tenté, sans succès, de résister à ses avances.
Quinze jours plus tard, Roman Polanski est inculpé pour fourniture de substance réglementée à une mineure, actes obscènes ou lascifs sur un enfant de moins de 14 ans, relations sexuelles illégales, viol par usage de drogue, perversion et sodomie, selon le récit du Los Angeles Times.

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« « J’ai rencontré Roman Polanski en 1977, quand j’avais 13 ans. J’étais en quatrième cette année-là, quand il a dit à ma mère qu’il voulait prendre des photos de moi pour une revue française. C’est ce qu’il a dit, mais en fait, après avoir pris des photos de moi dans la maison de Jack Nicholson à Mulholland Drive (Los Angeles, Californie), il a fait quelque chose d’un peu différent. Il m’a donné du champagne et du Quaalude (un puissant sédatif). Et il a abusé de moi. Ce n’était pas du sexe consenti, en aucune façon. J’ai dit non, de manière répétée, mais il ne voulait rien entendre… J’étais seule, et je ne savais pas quoi faire. J’avais peur et, avec le recul, j’avais la chair de poule (…) C’est dur de se souvenir exactement de tout ce qui s’est passé (…). Quand je repense à tout ça, il ne fait aucun doute que ce qu’il a fait était horrible.... » (Los Angeles Times.le 23 février 2003). »

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Un accord est alors négocié avec le procureur, la famille de la victime souhaite lui éviter le traumatisme d’un témoignage public. Roman Polanski décide de plaider coupable pour le chef d’accusation de « relations sexuelles illégales ». Les autres accusations sont abandonnées.
Le cinéaste est incarcéré 42 jours à l’hôpital-prison Chino, près de Los Angeles. Le 17 décembre 1977, il apprend qu’il risque finalement une peine maximale de 50 ans de prison, et décide de fuir la justice américaine. Il trouve refuse à Paris. Depuis, il a pu se déplacer dans de nombreux pays sans être inquiéter, jusqu’à son arrestation, en Suisse, le 26 septembre dernier.

La Pologne confirme le refus d’extradition vers les Etats-Unis en décembre dernier. L’avocat français de Roman Polanski, Me Hervé Temime, s’est « réjoui » cette décision qui met « fin à une procédure ubuesque ». Le cinéaste de 83 ans, qui vit à Paris, n’était pas présent à l’audience où sa présence n’était pas requise. Ses avocats polonais l’ont immédiatement informé de la décision par texto, a indiqué l’un d’entre eux. « Il est à Paris, en train de tourner un film », a dit Me Jerzy Stachowicz.

Roman Polanski, 83 ans, a été nommé président de la cérémonie des César mercredi 18 janvier. Nomination qui soulève aussi la colère, la révolte d’associations féministes – et pas que. Parce qu’il n’est pas nécessaire, indispensable, d’être féministe, pour se poser la question de la légitimité, ou de la stupidité, de cette nomination.

L’association Osez le Féminisme a appelé à une manifestation le 24 février prochain devant la salle Pleyel où aura lieu la cérémonie.
Pour Clémentine Vagne, réalisatrice féministe, « un tel choix est tout simplement une insulte aux femmes et à la souffrance qu’elles peuvent endurer, une insulte à toutes les victimes de viol. 75 000 à 100 000 personnes en sont victimes chaque année en France -soit une femme toutes les sept minutes- et ce, sans compter les viols sur mineures. Ce n’est pas anecdotique. C’est un phénomène passé sous silence et souvent mal traité par les médias. ».
Une pétition est lancée sur le site Change.org : « Par ce choix, l’Académie des César se révèlent comme une institution profondément conservatrice quant aux droits des femmes. »
Laurence Rossignol
, ministre des Droits des femmes trouve ce choix « surprenant et choquant ». Aurélie Filipetti, ancienne ministre de la culture, défend le choix de l’académie des César.
Un débat très tendu, sur France Inter, le 9 octobre 2009, oppose deux philosophes : Alain Finkielkraut et Yves Michaux. Deux visions irréconciliables. Tandis qu’Yves Michaux accable Roman Polanski, qu’il accuse clairement de pédophilie, Alain Finkielkraut s’indigne du traitement qui est fait au cinéaste, allant jusqu’à dire que la France et son peuple lui font peur, et refuse absolument de parler de pédophilie.

Alors, faut-il dissocier l’homme de l’artiste ? 

Pour prendre un peu de recul, il ne faut pas oublier dans quel contexte nous nous trouvons.
Il y a quelques mois Flavie Flament témoignait du viol dont elle avait été victime à l’âge de 13 ans. L’ampleur médiatique a été telle que très vite il s’est avéré que le violeur était le célèbre photographe David Hamilton. En se suicidant,il retirait à Flavie Flament tout droit à la justice. Et même si « oser dire », « oser dénoncer » ouvre la porte à la libération, l’absence de possibilité de plainte et de reconnaissance par la justice enferme la victime et lui retire la possibilité d’être reconnue comme telle.
On lit alors de plus en plus l’expression « culture du viol« . Ce n’est pas un effet de langage, une mode. C’est une réalité que beaucoup s’évertuent encore à cacher ou à nier.

Il ne faut pas non plus oublier l’affaire Morandini, et les conséquences pour les journalistes de la chaîne I.Télé.

En avril 2016, un article du journal 20 minutes montrait comment les réseaux sociaux peuvent servir d’exutoire aux victimes de violences sexuelles. Ce qui paradoxalement montre le défaut d’écoute, d’aide et de justice que demandent légitimement ces victimes, sans le recevoir.

En novembre 2016, une journée de messe est organisée par l’Eglise de France afin de demander «pardon» pour les cas d’abus sexuels commis par des prêtres. La réputation de l’Eglise est fortement entachée depuis plusieurs mois par les révélations de cas de pédophilie.

Depuis quelques semaines, une pétition circule afin de modifier le délai de prescription concernant les violences faites aux enfants : tortures physiques et/ou psychologiques, viols, violences incestueuses.

Le 17 janvier, sur les réseaux sociaux, des personnalités se mobilisent pour dénoncer les violences faites aux enfants. Ce mouvement est initié par l’actrice et auteure de théâtre Andrea Bescond qui réunit sur son compte Instagram et Twitter les clichés de nombreuses stars, solidaires à faire passer le message. Après sa pièce  » Les chatouilles (Ou la danse de la colère) «  où l’actrice y évoque la pédophilie, il semble qu’elle n’a pas fini de sensibiliser les gens à ce sujet encore tabou aujourd’hui. La comédienne cherche donc à mobiliser les internautes pour faire changer les mœurs.une mobilisation réunissait sur Instagram des acteurs et actrices, avec le slogan :  » Violences sexuelles = 1 enfant sur 5. Stop Prescription « 

Le 19 janvier, Christophe Bejach (un des fondateurs de Terra Nova) s’est fait pincer par un agent de police en civil, Sadie. Sadie s’est fait passer pour la mère de trois fillettes de 8, 10 et 12 ans sur lesquelles il avait jeté son dévolu. Affaire passée sous silence, ou presque.

Il ne faut pas non plus oublier qu’en septembre 2009 une pétition circulait, pétition initiée par des personnalités (artistes, politiques…), en faveur de Roman Polanski et suite à son arrestation.
« Depuis son arrestation le samedi 26 septembre à l’aéroport de Zurich, Roman Polanski a reçu le soutien de personnalités des milieux politique et culturel. Bernard Kouchner juge cette « histoire sinistre » et Frédéric Mitterrand (sans commentaire…) la qualifie d’ « épouvantable ». Dans le monde du 7ème art des pétitions circulent. »
Cette mobilisation de 2009 a conduit à la réaction de Maître Eolas :
« Je trouve choquant deux choses dans le tir de barrage du monde artistique. Je trouve honteux d’entendre des artistes qui il y a quelques semaines vouaient aux gémonies les téléchargeurs et approuvaient toute législation répressive et faisant bon cas de droits constitutionnels pour sanctionner le téléchargement illégal de leurs œuvres crier au scandale quand c’est à un des leurs qu’on entend appliquer la loi dans toute sa rigueur. Quand on sait que pas mal de téléchargeurs ont dans les treize ans, on en tire l’impression que les mineurs ne sont bons à leurs yeux qu’à cracher leur argent de poche et leur servir d’objet sexuel. Comme si leur image avait besoin de ça. »

L’Académie des César a t’elle eu l’intention généreuse de récompenser l’artiste en le nommant à la présidence, pour 2017 ? A-t’elle souhaité « réparer » ce que l’artiste aurait subi de tragique, lors de son arrestation et de son procès ? A-t’elle fait le choix de le réhabiliter aux yeux du grand public ?
L’Académie aurait du réfléchir.
Alors qu’un immense combat est à mener contre la pédophilie, l’inceste, toutes les agressions sexuelles, alors que la loi du silence est bien loin d’être brisée, alors que des victimes doivent souffrir de leurs traumatismes leurs vies entières, alors que certaines ont leurs vies brusquement et définitivement brisées, le choix Polanski ne peut que créer une immense polémique. Et le drame de chaque polémique, c’est qu’il n’en ressort que rarement du bon.
Tant pis pour les victimes… Une fois de plus, elles risquent de ne pas être entendues. De ne pas être crues. Ou de se faire dire : « si Samantha Geimer a pu pardonner Roman Polanski, tu peux en faire autant. »

L’Académie s’est choisie cette année un bien mauvais locataire.

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