DE L’ENFANT INSTRUMENTALISÉ À L’INCESTE

Hier samedi 14 janvier j’animais un groupe de discussion portant sur le thème : l’enfant instrumentalisé. 
Dès le début du groupe j’ai posé cette question : qu’entendez-vous par « enfant instrumentalisé » ? Et chaque réponse fut éloquente : elle consistait d’une manière ou d’une autre à définir le terme « instrumentalisé ». En oubliant « l’enfant ». Or, il s’agit bien, et avant tout, d’enfant dont nous avons parlé, dont il faut parler lorsqu’il est question d’instrumentalisation. L’enfant… que celui-ci en soit un. Ou qu’il soit un adulte dont la construction et l’autonomie ont été interdites par des comportements parentaux destructeurs.

Parler de l’instrumentalisation de l’enfant demande un article bien plus long que les quelques lignes qui vont suivre. Pourquoi, quand, comment, comment s’y opposer, que faire, quelles conséquences, quels risques? Autant de questions qui se posent et qui chacune demande d’être largement développées. Il existe de multiples raisons pour qu’un parent, père ou mère, instrumentales son enfant. Il peut le faire consciemment, ou par défaut.
Il peut le faire par la parole, par l’acte.
Il peut le faire dans son propre et unique intérêt, ou agir contre l’autre parent, menant une guerre dans laquelle l’enfant devient une arme autant qu’un enjeu.
Il enferme l’enfant dans un schéma (enfant sauveur, enfant pansement, enfant bouc émissaire, enfant porte parole, enfant confident, enfant tyran…) dont il lui est interdit de sortir, au risque de désobéir à son parent. Et désobéir revenant à perdre l’amour de ce parent, l’enfant se tait, l’enfant agit tel qu’il lui a été appris.
A la question : que faut-il faire, que faut-il dire ? je réponds par deux adages qui peuvent sembler contradictoires : « si la parole est d’argent le silence est d’or » et « qui ne dit mot consent ».
Il faut parler à l’enfant. Parler avec bienveillance, parler en utilisant des termes adapter, parler en restant dans le contexte que l’enfant connait, mais il faut parler. Le silence est d’or quand la parole devient source de conflits psychiques pour l’enfant. Mais se taire, c’est donner du poids à la parole du parent toxique. En ne réagissant pas, le parent « bienveillant » laisse croire à son enfant soit qu’il est d’accord avec l’autre parent, soit qu’il ne s’oppose pas, par peur. En tous les cas, il laisse la parole de l’autre dominer. Et devenir la règle.

Petit schéma pour simplifier le processus psychique qui se met en place chez l’enfant :

Papa parle => Maman se tait = Papa a raison
Papa parle => Maman se tait = Maman a peur, maman ne peut pas me protéger
(attention : papa et maman peuvent s’inverser, selon les situations familiales)

Dans tous les cas :
Papa parle => Maman se tait = j’obéis à papa pour faire comme maman (je lui donne raison) ou parce que j’ai peur (maman ne pouvant pas me protéger)

Et à terme :
Je vais mal, je me sens mal, je fais du mal = c’est la faute de maman, qui ne m’a pas appris à réagir, ou qui a protégé papa en se taisant, mais ne m’a pas protégé, moi, son enfant.

Aussi, il est nécessaire de parler. Sans tout dire. Et en restant ou en ramenant à des éléments concrets. Il est possible de parler de l’autre parent. Mais il faut éviter de le dénigrer par l’emploi d’adjectifs qui vont mettre l’enfant en porte à faux et l’amener à vouloir défendre son parent parce qu’il le sent attaqué, ou à le juger.
(Ainsi, dire : « ton père a tort » est bien plus facile à entendre pour l’enfant que « ton imbécile de père ne te dit pas tout ». Dans la première proposition, l’enfant retient que le père a tort, le père peut se tromper. Dans la deuxième, il entend imbécile, il ne prête pas attention au reste de la phrase, et il se retire pour ne pas avoir à juger.)
Il est tout aussi nécessaire de ramener l’enfant au centre de la discussion, d’en faire le sujet, et non un objet (« et toi, qu’en penses-tu ? »). Il est nécessaire de l’autoriser à penser. Et à dire (« ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord avec toi que tu te trompes, c’est que nous ne voyons pas les choses de la même manière »).

Il y a encore beaucoup et beaucoup et beaucoup à dire.
Il y a aussi des points à ne pas oublier : un parent bienveillant est avant tout un humain. Il peut se tromper. Il n’est pas parfait. Il est en résistance. Mais il est aussi en capacité à se remettre en question. A juger de ses erreurs. Et à demander pardon. Un parent toxique ne le fera jamais.
Un parent bienveillant peut avoir une relation compliquée avec son enfant, pas simplement du fait des agissements de l’autre parent. Il peut se sentir toxique, par moments. Mais la toxicité n’est pas « par moments ». Elle ne s’arrête pas et ne se met pas en pause. Elle est quotidienne, récurrente, permanente. Et sans aucune remise en cause ou en question.

Reste enfin que celui dont on parle, l’enfant, lorsqu’il est instrumentalisé, est oublié. La première chose qui ne lui est pas accordée est le regard. Et sans regard, pas d’existence, pas de reconnaissance…
Aussi, la deuxième partie de l’après-midi s’est concentrée sur lui. Sur cet enfant. Qui est-il ? Que devient-il ?
Peut-il être aidé et par qui ?
Quel adulte sera-t’il ?

Ces questions elles aussi engendrent des réponses bien longues. Et souvent individuelles, puisque chaque histoire reste une histoire personnelle. Mais pour chaque enfant, il faut déjà avant tout, quel que soit son âge, lui offrir un regard. Celui d’un parent bienveillant, celui d’un tiers à l’écoute. Et le sien.
Etre son miroir ou lui proposer de se regarder dans un miroir. Se voir. Et faire un chemin, du « je me déteste » à « j’apprends à m’apprécier, et à me sentir aimable ».

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Le prochain groupe de discussion aura lieu le samedi 11 février.
Il portera sur le thème : Inceste et incestuel.
Ignorance, confusion, difficulté à en parler… L’inceste reste un sujet encore tabou autour duquel de nombreuses idées fausses circulent.

L’inceste ne commence pas au viol génital, il ne se limite pas non plus aux relations père-fille.
– Les pères ne sont pas les seuls  » abuseurs « . Le sont également des mères, des oncles, des grands-pères, des beaux-pères, des amis intimes de la famille.
– On oublie aussi trop souvent l’inceste entre frère et sœur, qui fait beaucoup plus de ravages qu’on ne le croit.
– L’inceste n’est pas forcément hétérosexuel : il peut être également homosexuel (mère-fille, père-fils).
– Il ne touche pas seulement les enfants  » grands « , mais aussi les  » petits  » – les enfants de moins de 5 ans –, et parfois même les bébés.

Les actes incestueux sont, eux aussi, multiples. Si l’on peut, en effet, violer le sexe ou l’anus d’un enfant, on peut également utiliser sa bouche, sa main, sa peau – en se masturbant sur elle, par exemple –, son regard en s’exhibant devant lui ou en le faisant assister à des scènes sexuelles, ses oreilles en faisant en sorte qu’il entende les bruits de la chambre parentale, son corps entier, ses émotions et sa sexualité en faisant de lui le  » partenaire  » de jeux sexuels d’adultes.

Tous ces actes qui n’impliquent pas le viol génital sont pratiqués d’autant plus fréquemment par les parents incestueux que, s’ils laissent dans le psychisme de l’enfant et dans sa sensibilité corporelle des traces indélébiles, ils laissent en revanche son corps indemne de toute  » marque  » pouvant servir de preuve en justice.

inceste

L’inceste ne se limite pas non plus à cette longue liste d’actes, car il existe tout ce que l’on regroupe sous le terme de  » climat incestueux « , ou « incestuel » : série de comportements – gestes, attitudes, regards, etc. – qui provoquent chez l’enfant ou l’adolescent malaise et angoisse sans qu’il puisse vraiment situer les causes de son mal-être.
On pense souvent qu’ils sont  » moins graves « . Ils sont, en fait, extrêmement destructeurs. Leur caractère flou et imprécis les rend  » sans limites « , sans contours définis. L’enfant, et plus tard l’adulte, ne peut donc pas dire :  » On m’a fait ça  » et se reconnaître, avec un sentiment de légitimité, victime. D’autant que, s’il interpelle l’adulte, celui-ci peut toujours nier … et va le faire.

De ce fait, ces  » climats incestueux  » se présentent toujours, en analyse, comme des pièges parfaitement verrouillés. Comment les ouvrir ? En comprenant qu’un certain nombre de critères permettent de définir ces situations.

Le premier de ces critères est celui de l’érotisation de la relation parents-enfants : les sentiments qui les unissent ne sont pas chastes. Ils sont fortement teintés de sexualité. Et ce, sans que les uns et les autres en soient forcément conscients.

Cela peut être le fait de parents qui répètent, ainsi, une enfance dans laquelle l’interdit de l’inceste n’a pas été clairement posé. Ils savent consciemment que leur enfant ne peut être pour eux un objet sexuel mais, inconsciemment, ils l’ignorent ou le refusent. Cela donne, par exemple, des pères dont l’attitude face à leur fille est ambiguë. Mais cela donne aussi bien des mères qui jouent les coquettes avec leur fils adolescent, essayant leurs robes devant lui et cherchant manifestement à provoquer chez lui une  » admiration  » qui les  » narcissise « , qu’elles ne trouvent pas ou ne cherchent pas ailleurs.

Les  » climats incestueux  » se définissent également par une série de  » non-séparations « . Il faut que le but de l’éducation donnée aux enfants soit leur autonomie (1). Que ces enfants puissent quitter le nid familial. Ceux qui utilisent leurs enfants pour compenser les manques de leur vie rendent l’opération particulièrement difficile.

(1)lors du groupe de discussion du 14 janvier, une réflexion a été menée sur la définition du mot « parent ». De cette réflexion on peut retenir : le parent est celui qui est et sera toujours là, qui peut et sait répondre aux besoins de l’enfant en fonction de son âge, qui se propose en tuteur sécurisant, et amène à l’autonomie.

Inscription au groupe du 11 février : par mail : associationcvp@gmail.com ou annelaurebuffet@gmail.com

2 comments

  1. A ce regard que la mère ne pose pas sur son enfant pour le reconnaître et à toutes les conséquences qui en découlent ; le sujet est vaste, douloureux. Heureusement, il y a des gens plein d’humanité qui croisent le regard des accidentés de la vie et les accompagnent dans leur (re)construction psychique. Anne-Laure Buffet​ est de ceux-là. Merci.

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