MESDAMES ET MESSIEURS LES AVOCATS

Mesdames, Messieurs les Avocats,

Il n’est pas question ici de vous infliger une peine, un blâme ou une sanction. Ni de critiquer votre profession, votre serment et vos engagements. Ni, de plus, de remettre en cause votre déontologie. Ni enfin, de considérer que vous ne savez écouter ou entendre la souffrance lorsqu’elle vous parvient.

Il est cependant question de vos clients. D’une partie de ceux-ci, car, Dieu soit loué, tous ne sont pas dans une telle situation de violence, de souffrance, d’isolement et d’incompréhension. Tous ne viennent pas chercher, outre vos qualifications juridiques et votre art oratoire, un soutien, une oreille compréhensive, et des solutions pour se protéger.

Cette femme qui vient vous voir pour la première fois, n’arrivant pas à trouver les mots pour vous dire pourquoi elle veut divorcer… Cet homme qui demande des conseils, sentant un danger pour ses enfants… Cette femme encore qui n’ose parler, qui retient ses larmes, dont vous ne voyez les yeux que derrière un voile embué, qui tremble si vous demandez plus de renseignements, qui tremble un peu plus si vous avancez des arguments contre son conjoint… Cet homme, un autre, qui espère un divorce consensuel, et que surtout, surtout, rien ne s’ébruite, et surtout pas ce qu’il vit…
Tous ces clients qui arrivent avec leurs silences, leurs non-dits, leurs peurs. Qui ne savent mettre des mots sur ce qu’ils vivent. Sur leur fatigue. Leur accablement. Leurs inquiétudes et leurs angoisses.

Aidez-moi… Que craignez-vous ? Tout. Votre mari est violent ? Physiquement violent ? Non, mais j’ai peur de lui. Peur ? De quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas. J’ai peur.

Je ne sais pas, j’ai peur… Ce malaise que vos nouveaux clients ne savent expliquer, cette athmosphère pesante, destructrice, qui les empêche d’être eux-même, d’être « présent » au rendez-vous… Vous voyez des dossiers qui arrivent, vous entendez une fois de plus un client demander le divorce, pour mettez en avant l’intérêt des enfants … oui, mais le père, la mère, est différent(e)… Différent ? Différent comment ? Différent ne veut pas dire dangereux… Et pourtant.

Et pourtant cette différence est dangereuse. Fondamentalement dangereuse. Car destructrice. À court et à long terme. Pour votre client(e) et pour les enfants.
L’emprise ne se verbalise pas, et semble inexplicable. Certains de vos client(e)s diront qu’ils sont victimes, qu’ils connaissent des moments de violence. La plupart vont le taire. Par peur. Par culpabilité, par honte. Par incapacité à imaginer que le pire reste à venir. Car le bourreau ne lâchera pas votre client(e) ainsi. Ce sont des années de procédure qui commencent, pendant lesquelles la diffamation, les accusations mensongères, le silence fait exprès pour nuire, les attestations en tout genre, calomnieuses, les enquêtes médico psy, les enquêtes sociales, les médiations, les demandes d’EMJ, d’AEMO… vont se succéder.

Votre client(e) arrive avec son bagage de violence psychologique, qu’il ou elle subit depuis des années. Avec parfois de la violence physique. Avec un isolement social et familial contraint, isolement qui sera présenté par la partie adverse comme une preuve de sa pathologie, voir de sa folie. Avec des troubles somatiques importants. Une dépression, un burn out, une incapacité à chercher un emploi ou à se réinsérer dans le monde du travail, par perte complète de repères et de confiance en soi. Avec une violence économique, le bourreau n’ayant de cesse que de vouloir ruiner la vie, la réputation, les conditions matérielles de votre client(e).

Le bourreau est un psychopathe qui ne finit pas son travail par un meurtre visible. Mais il y a bien meurtre. meurtre psychique et social.

Mesdames, Messieurs les Avocats,
lorsqu’un(e) nouveau client(e) entre dans votre cabinet, lorsqu’il (elle) y cherche refuge et secours, lorsque les mots deviennent impossibles à dire, lorsque l’épuisement domine… Envisagez cette destruction. Envisagez ses suites, afin de pouvoir conseiller et défendre au mieux. Les tenants et les aboutissants psychologiques, vous ne les connaissez peut-être pas. La notion d’emprise ne vous est pas toujours familière.
Apprenez. Apprenez car chaque jour il nous faut apprendre encore.
Apprenez car vous n’êtes pas au bout des surprises que la partie adverse vous réserve.
Ne voyez pas en l’emprise une simple torture à laquelle un divorce peut mettre fin. Comprenez que cette construction-déconstruction dure et perdure et s’installe, vampirisant celui ou celle qui se présente un matin chez vous, apeuré, abîmé, effrayé à l’idée d’être, d’exister, de devoir se battre. Que plus le temps va passer, et plus la violence peut s’installer, sous une autre forme. Car l’auteur des violences n’est arrêté ni par le temps, ni par la lenteur des procédures, ni par leur coût. Il usera de mensonges, de témoignages manipulés, de faux prétextes. Il va se servir de tout ce qu’il est possible d’utiliser : reports, incidents d’audience, plaintes infondées, menaces déguisées… pour retarder chaque échéance. Il sera calme, bien élevé et offusqué, outragé par les réponses et le preuves que vous apporterez. Il sera inquiet pour ses enfants, et parfois même pour son ex, qui mériterait « de se faire aider ». Il laissera s’insinuer un doute. Toujours.
C’est un enfant capricieux. Qu’il faut traiter ainsi, avec  lequel il ne faut pas être en guerre ouverte, mais ne jamais cesser d’être ferme, sévère, comme on peut l’être avec un enfant tyrannique. La loi ne l’impressionne pas, le droit ne l’intéresse que dans son intérêt. Ne vous laissez pas avoir par ses airs de chien battu. C’est un leurre.

Mesdames et Messieurs les Avocats, les victimes ont assez souffert. Les victimes ont suffisamment peur. Les victimes ont trop vécu le rejet et l’incompréhension. En vous engageant auprès de ces victimes, c’est auprès d’humains que vous vous engagez, pour contribuer à leur rendre leur vie. Pour elles, remontez les manches de vos robes, sortez des dossiers et des prétoires. En détective, menez l’enquête. En conseiller, écoutez les, répondez-leur, comprenez qu’ils ou elles puissent se montrer envahissant(e), ce qu’ils ne veulent pas être, ce qu’ils ne peuvent s’empêcher d’être, par peur d’être détruit(e), encore.
Vous commencez vous aussi un vrai combat. Et votre client(e) a besoin de vous en allié.

©Anne-Laure Buffet
annelaurebuffet@gmail.com906412_10204603379341990_2043121854779645826_o

4 comments

  1. Bonjour,
    J’aimerais intervenir afin de dire que les avocates qui m’ont accueillie telle que vous le décrivez dans votre article osant à peine prendre la parole, ayant peur, ayant perdu presque tout espoir, m’ont dès le premier rendez-vous parfaitement entendue. Sans jugements de valeur, sans émettre le moindre doute par rapport mes récits et ont immédiatement compris qu’il fallait me protéger et faire entendre mes droits en particulier vis à vis de mes enfants.
    Hélas, je ne peux pas en dire autant des psychologues et psychiatres que j’ai rencontrés. Malgré mes avertissements, malgré l’évidence des mauvais traitements que je subissais aucun ne m’a écouté. Tous on suivi le raisonnement en apparence logique, sain, de celui qui me tyrannisait. J’ai été internée, parfois de force lorsque j’ai tenté de me révolter. Je suis autiste, il a donc été considéré que d’office pendant toutes ses années j’étais responsable de la mauvaise compréhension, que mon isolement était le résultat de mes tares et que je n’étais pas en mesure d’offrir la stabilité nécessaire à mes enfants. J’ai constaté que tous les psy étaient très mal à l’aise avec des mots tels que « manipulateur émotionnel », « pervers narcissique » « maltraitance psychologique » et que ces termes que j’ai finalement pu utiliser pour désigner mon agresseur m’ont à leurs yeux une fois de plus condamnée.
    Je pense que de manière générale les avocats sont bien plus en contact avec la problématique dont vous parlez dans votre article d’entendre des victimes, que ne le sont les psy qui ne savent pas trop bien comment se positionner vis à vis des profils du pervers narcissique, charmant en apparence et qui réussit parfaitement à passer entre leurs mailles.
    Les premières personnes vers lesquelles je me suis tournée ce sont des psy, tous ont raté le coche (ça fait plus d’une dizaine sans compter les équipes en hôpital). Il a fallu un accident, un infirmier a surpris une scène d’une « violence rare » m’a-t-il avoué par la suite pour qu’enfin on m’oriente vers la liberté. Violence qui laisse des traces invisibles mais qui condamne celui ou celle qui l’a subie à ne jamais pouvoir totalement les effacer.
    Merci pour l’espace que vous créez et l’énergie que vous mettez à dénoncer les maltraitances psychologiques.

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